André Schiffrin : quand publier c’est résister

L’historien des idées François Cusset rend hommage à l’éditeur franco-américain André Schiffrin, décédé le 1er décembre, combattant acharné contre la mainmise de la finance sur le monde de l’édition.

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Un seul suffit. Parmi le désastre du temps, il suffit d’un esprit libre, un seul, d’un courage individuel – fût-ce celui de quelqu’un qui ne croit pas que les individus fassent l’histoire – pour découper dans l’épaisseur du réel une ouverture où passera un peu d’air, y ouvrir des lézardes qui, à force, déstabiliseront l’état de fait et, en attendant, le lacèrent, le refusent, ne le laisseront plus tranquille. Même quand tout le monde semble avoir quitté le champ de bataille, il suffit de la constance d’un seul pour redonner la force de tenir bon. André Schiffrin était de ces très rares-là : derrière sa silhouette frêle, ses costumes discrets, son filet de voix si doux qu’on ne savait pas s’il était aphone ou juste très poli, il avait l’intransigeance d’un homme en guerre, la résolution inlassable du combattant. Et quels combats ! Lui qui débarquait en famille à l’âge de 6 ans à New York, parce que les lois antijuives de Vichy avaient forcé son père, Jacques, fondateur des éditions de la Pléiade, à choisir l’exil, resta ensuite, sa vie durant, un résistant autant qu’un exilé.

Combat intellectuel et littéraire, d’abord, à la tête de la prestigieuse maison Pantheon Books, qu’il dirigea de 1962 à 1990, y publiant, contre le climat réactionnaire qui régnait aux États-Unis, des figures majeures de la pensée critique et de la culture de gauche – les historiens anglais E. P. Thompson et Eric Hobsbawm, le penseur postcolonial Edward Said, le linguiste anti-impérialiste Noam Chomsky, ou encore, en traduction, Foucault, Sartre et Duras. Combat éditorial, ensuite, pour la liberté de publication contre les censures du marché, jusqu’à démissionner avec fracas de Pantheon Books en 1990, opposé aux objectifs de taux de profit à 15 % exigés par le nouveau propriétaire du groupe éditorial Random House (dont Pantheon était une filiale), l’homme d’affaires S. I. Newhouse. Ce qui convainquit Schiffrin de consacrer le reste de sa vie à défendre un modèle d’édition à but non lucratif, avec la création de sa maison d’édition associative The New Press et l’écriture de trois essais contre « le contrôle de la parole » dans le capitalisme éditorial, c’est non seulement la violence de ces rachats capitalistiques dans un secteur (l’édition de qualité) incapable d’y survivre, mais aussi la prodigieuse vague de solidarité suscitée par sa démission de 1990 : lettre de soutien signée de 300 personnalités, dont Arthur Miller et William Styron, remous dans les milieux littéraires du monde entier, manifestations sous les fenêtres de l’équipe dirigeante, ou ces lauréats de prix littéraires américains qui, cette année-là, profitèrent des cérémonies pour exprimer leur indignation contre la mainmise de la finance sur la liberté d’écrire et de penser.

Combat acharné, comme l’est celui des vrais pessimistes : Schiffrin était persuadé qu’un monde était en train de mourir, et que la seule solution était un modèle d’édition non commerciale, soutenu par des fondations, des pouvoirs publics ou les lecteurs eux-mêmes, et engagé au quotidien sur le terrain social, comme The New Press le fit en faisant circuler ses auteurs dans les écoles du pays, en épaulant par ses publications les expériences d’autogestion et de vie alternative, ou en ressuscitant l’histoire orale, celle des sans-voix et des sans-nom – telle que la pratiquait dans ses reportages radio depuis l’époque du New Deal le grand Studs Terkel, que Schiffrin convainquit de publier ce riche héritage parlé.

Combat politique direct, enfin, car celui qui cofondait le syndicat étudiant SDS à l’aube des années 1960, et batailla sans relâche contre les réformes reaganiennes ou le Patriot Act, fut aussi le tout premier, parmi les figures de la gauche américaine, à pressentir début 2009 que le nouveau président, Barack Obama, n’était pas mieux que ses prédécesseurs, tant pour la politique extérieure « antiterroriste » que pour la destruction de ce qu’il restait d’État providence et le renflouement des banques et des compagnies d’assurance qui avaient provoqué la crise de 2008. C’est même une telle radicalité, une telle certitude du pire, exprimée sur un ton posé et de cette voix si douce, qui faisaient d’André Schiffrin un homme logiquement révolté, plus que moralement ou affectivement. André Schiffrin aura traversé ce court XXe siècle (selon le titre fameux de son ami Hobsbawm) sur les deux rives de l’Atlantique en restant aussi anticapitaliste qu’antisoviétique, et aussi amoureux des archives d’anonymes que des quartiers méconnus de New York – où il partait en expédition tous les week-ends avec ses deux filles, dont l’une se mariera avec le prix Nobel d’économie Joseph Stiglitz. Quand un seul comme lui vient à manquer, c’est la puissance d’argent qui se félicite, et c’est la liberté elle-même qui se trouve dépeuplée.


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