Truffaut, un génie venu de nulle part ?

L’exposition célébrant les 30 ans de la mort du cinéaste à la Cinémathèque est un riche et plaisant album de documents et d’images, mais elle manque de perspective historique et politique.

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Les Quatre Cents coups, Tirez sur le pianiste, Jules et Jim, Baisers volés, l’Enfant sauvage, les Deux Anglaises et le continent, la Chambre verte, Vivement dimanche … Voilà quelques titres parmi la filmographie heureusement pourvue de François Truffaut malgré sa disparition prématurée à 52 ans, le 21 octobre 1984. Pour commémorer les 30 ans de sa mort, la Cinémathèque propose, outre la rétrospective intégrale de son œuvre, une exposition dont le commissariat a été assuré par Serge Toubiana, biographe du cinéaste et directeur des lieux. Au frontispice de l’exposition, cette citation : « Je fais des films pour réaliser mes rêves d’adolescent, pour me faire du bien et, si possible, faire du bien aux spectateurs. » Il est manifeste que cette exposition a été également conçue dans l’esprit de, « si possible, faire du bien » à ses visiteurs. Pour qui a grandi avec les films de Truffaut et en est tout imprégné, l’exposition ressemble à un riche album de plaisants souvenirs, agrémenté ici ou là de documents peu souvent montrés, la Cinémathèque disposant de l’intégralité du fonds Truffaut. Pour ceux qui ont tout à découvrir, l’exposition offre un parcours biographique classique, de l’enfance chaotique au cinéaste de renommée internationale en passant par le critique des Cahiers du cinéma, ses premiers films au sein de la Nouvelle Vague ou le cinéaste au travail… L’accent est mis avec justesse sur le goût de François Truffaut pour le romanesque, le lyrisme, l’ardeur des sentiments, la littérature et les actrices. Mais, en même temps qu’elle fait « du bien », cette exposition crée une grande frustration. Si elle témoigne d’un légitime amour pour l’œuvre de François Truffaut, elle est en revanche dénuée de toute mise en perspective, que celle-ci soit historique, politique ou conceptuelle. C’est pourquoi nous avons voulu aller plus loin avec Philippe Mary, auteur, en 2006, de la Nouvelle Vague et le cinéma d’auteur (Seuil), étude passionnante sous-titrée « Socio-analyse d’une révolution artistique ».

Que pensez-vous de l’exposition Truffaut à la Cinémathèque ?

Philippe Mary : En un sens, il s’agit d’une exposition auteuriste, proposée dans le temple de l’auteurisme qu’est la Cinémathèque. Truffaut y est en effet présenté sous le mode ordinaire de la biographie d’artiste, en cinq ou six étapes par lesquelles vient s’épanouir un génie naissant de nulle part. De ce point de vue, l’exposition est vraiment réussie. La Cinémathèque gère le fonds François Truffaut et elle travaille avec d’excellents scénographes. Le commissaire de l’exposition, Serge Toubiana, connaît bien le cinéaste, mais aussi les lieux, puisqu’il dirige la Cinémathèque. L’exposition est ainsi parfaitement ajustée à cette institution. Bien sûr, il faudrait tenir compte des actions pédagogiques prévues par les organisateurs, sans doute plus historiques. Mais, en l’état, l’exposition n’échappe pas à un certain fétichisme de l’auteur. Or, en tant qu’institution d’État, la Cinémathèque n’a pas que des devoirs de mémoire (célébrer le trentième anniversaire de la mort de Truffaut), elle a aussi des devoirs d’histoire. On pourrait d’ailleurs remarquer que Truffaut lui-même avait une vision historique du cinéma.

Quel type d’exposition auriez-vous préféré ?

On aurait pu ne pas limiter l’enfance de Truffaut à la vision qu’il en a lui-même construite avec le personnage d’Antoine Doinel. Surtout, on aurait pu documenter le cinéma de la « qualité française » auquel Truffaut s’est attaqué, concevoir aussi la dimension collective de la Nouvelle Vague ou contextualiser davantage le cinéaste des années 1970 et 1980.

Prenons, par exemple, le mur tapissé des unes des Cahiers du cinéma du temps où Truffaut y était critique, dans les années 1950…

C’est un bon exemple. Les Cahiers du cinéma, où Truffaut invente la « politique des auteurs », auraient pu être situés dans la filiation d’autres revues cinéphiliques ou vis-à-vis de Positif, revue située à gauche, alors que les Cahiers étaient marqués à droite. Vouloir engager une approche politique ne revient pas à jouer les redresseurs de tort. Il s’agit de chercher à comprendre un certain ancrage politique à droite – comme le font Antoine de Baecque et Noël Herpe dans leur biographie d’Éric Rohmer. Cet ancrage est lié à la dynamique des mouvements artistiques bien plus qu’à des dispositions profondes. Une des raisons pour lesquelles les jeunes critiques des Cahiers ou d’ Arts ne se situent pas à gauche, c’est qu’ils sont fortement engagés dans un processus d’autonomisation du cinéma et que l’engagement à gauche ne favorise pas l’idée qu’il faut dissocier l’art et la politique. D’autant qu’à l’époque le « cinéma de la qualité » est lié à la gauche, au moins par les syndicats du cinéma et par une partie de la critique.

En quoi l’histoire sociale peut-elle changer notre regard sur l’œuvre de Truffaut ?

Pour porter sur l’art un regard réellement historique, il faudrait arrêter de penser que l’histoire sociale est l’ennemie de l’art, sortir du clivage de l’esthétique et de la société. Les analyses de Bourdieu sur Manet sont très utiles pour comprendre les prises de position critiques de Truffaut. Son article des Cahiers paru en 1954, « Une certaine tendance du cinéma français », n’est pas seulement virulent, il contient aussi tout ce qu’il faut pour faire une révolution symbolique : le sacrilège contre les artisans de la « qualité » et la sacralisation de l’auteur au cinéma, la dénonciation de la subordination du réalisateur et la légitimation du cinéaste comme metteur en scène. L’intelligence de Truffaut critique est impressionnante. La révolution symbolique de la Nouvelle Vague est une révolution réussie. Le « cinéma d’auteur » représente maintenant le sommet de la légitimité cinématographique. Du coup, on ne parvient pas à voir à quel point elle a contribué à transformer l’ordre des choses. L’œuvre de Truffaut a pour nous l’évidence de ce qui doit être, précisément parce qu’elle a imposé les normes par lesquelles nous la percevons. On peut penser bien sûr aux décors naturels, mais aussi à tout ce qui relève du littéraire dans ses films : la voix off au passé, la lecture ou l’écriture de lettres par un personnage. Dans l’exposition, on voit l’un de ses coscénaristes, Jean Gruault, dire : « Il était un immense écrivain. » Pour le « cinéma de la qualité », l’écrivain, c’est le scénariste ; pour Truffaut, c’est le « metteur en scène ». Il transfère ainsi la légitimité de la littérature vers le cinéma lui-même. C’est en ce sens-là que certains, à juste titre, insistent sur la qualité de sa correspondance.

En quoi cette révolution a-t-elle été positive ?

Elle a donné lieu à des réalisations majeures et contribué fortement à la légitimation du cinéma. C’est en partie grâce à elle que des producteurs, des réalisateurs, des scénaristes, des techniciens sont disposés à s’investir dans des projets dont l’auteur est le porteur et œuvrent davantage pour l’art que pour l’argent, que la France est ainsi devenue une des places fortes du cinéma d’auteur. Une telle évaluation permet de prendre des distances vis-à-vis de ceux qui voient dans le cinéma d’auteur une forme de stérilité ou de narcissisme et qui lui opposent un cinéma qui ne craint pas d’être « populaire ». Je me méfie beaucoup de ce populisme culturel. Poussé à la limite, il revient à rejeter les œuvres les plus importantes de la « modernité », de Baudelaire ou Duchamp à Godard – ce qui n’a pas vraiment de sens. Ceux qui se permettent de jouer le populaire contre les élites artistiques sont aussi souvent ceux qui sont issus d’une sélection scolaire où ils ont pu faire preuve de leur maîtrise de la culture légitime. Les tenants de ce populisme culturel ne mesurent pas tout ce que la société doit aux formes les plus « savantes » de la production culturelle et artistique. Et l’œuvre de Truffaut en est un bon exemple. Pas seulement parce que son auteur s’est montré, comme producteur, à la fois indépendant et solidaire d’autres réalisateurs, mais aussi parce qu’il a su construire une œuvre remarquable, qui joue particulièrement sur la limite entre le romanesque ( la Femme d’à côté ) et sa subversion artistique ( Tirez sur le pianiste ).


Philippe Mary est sociologue du cinéma, est l’auteur de la Nouvelle Vague et le cinéma d’auteur (Seuil, 2006).

Photo : Dominique Le Rigoleu

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