Le paradoxe sioniste

C’est la colonisation des Territoires palestiniens, voulue par l’extrême droite, qui pourrait finir par donner consistance à une revendication d’égalité pour tous.

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Après notre élection présidentielle et nos législatives, et au même rang que la course à la Maison Blanche, les élections israéliennes sont, au monde, celles qui mobilisent le plus l’attention des médias français. Et ce n’est pas pour une fois l’effet d’une déformation médiatique, mais bien le reflet d’une vraie passion française, au sens propre, c’est-à-dire souvent douloureuse. Même si l’actualité moyen-orientale s’est déplacée depuis quatre ans vers la Syrie et l’Irak, où sévissent deux grands syndicats du crime, Daesh et le régime de Bachar Al-Assad, la passion reste intacte. C’est ainsi pour d’évidentes raisons léguées par l’histoire coloniale de notre pays. Et c’est aussi une affaire de parentèles. La France – faut-il le rappeler ? – compte la plus importante communauté juive d’Europe, et le plus grand nombre de musulmans. Tous, ou presque, sont attentifs à ce qui se passe dans la région. Et parfois, beaucoup plus qu’attentifs… 1.

Assumons donc ce tropisme franco-israélo-palestinien et penchons-nous à notre tour sur les enjeux du scrutin de mardi. À l’heure où j’écris, je n’en ai pas les résultats 2, mais nous savons qu’en Israël, comme autrefois sous notre IVe République, beaucoup se joue après l’élection. Si, comme les sondages le prédisaient unanimement, la liste dite « Union sioniste » arrive en tête, devançant celle du Likoud de Benyamin Netanyahou, ce n’est pas pour autant que le travailliste Yitzhak Herzog, qui en est le chef de file, serait en mesure de former un gouvernement. Nous sommes donc entrés pour plusieurs jours sans doute dans un jeu de manœuvres des deux grandes formations, qui doivent tenter à force d’alliances et de débauchages d’atteindre la majorité de 61 sièges à la Knesset. Mais à quelles fins ? Si le centre-gauche arrivait au pouvoir, le changement ne serait pas négligeable, au moins sur le plan social, dans l’un des pays les plus inégalitaires de l’OCDE. Ses leaders ont promis d’augmenter les budgets sociaux et d’enrayer la hausse vertigineuse des prix du logement. Sans que l’on sache très bien comment ils s’y prendraient. Et ce n’est pas dans la France de François Hollande et de Manuel Valls que l’on sera trop naïf sur ce genre de promesses.

En fait, il faudrait surtout espérer un changement de climat. Le ministre des Affaires étrangères, quel qu’il soit, ne menacerait plus, comme l’a fait récemment Avigdor Lieberman, de « trancher la tête des Arabes israéliens à la hache ». Le racisme ambiant s’en trouverait peut-être un peu contenu. Ce qui n’est pas rien. Le risque serait tout de même que nous assistions à un « relookage », comme on dit du Front national, sans réel changement. Le même ripolinage de façade résulterait d’un gouvernement d’union nationale si aucun des deux blocs n’était en mesure de former un gouvernement. Israël redorerait son blason sur la scène internationale, où son image n’a jamais été aussi calamiteuse, mais ne changerait pas de politique sur le fond. Et la question palestinienne, dans tout ça ? C’est peu dire qu’elle a été absente de la campagne. C’est d’une certaine façon la victoire idéologique de Benyamin Netanyahou. Le Premier ministre ne l’a guère évoquée que pour affirmer à la veille du scrutin qu’il n’y aurait pas avec lui d’État palestinien. En apparence, c’est un défi à la communauté internationale, à l’Europe et aux États-Unis, qui tiennent le discours inverse. Mais la réalité est plus subtile. Netanyahou joue les « bad boys » dans un monde hypocrite qui, au fond, ne pense pas très différemment. Dans son déni de la question palestinienne, il n’a d’ailleurs guère été combattu par le travailliste Yitzhak Herzog, dont les propositions ont été aussi floues que timorées. Il n’a été question dans le programme du centre-gauche que de « démilitarisation de l’État palestinien » et de « partenariats économiques », comme si cet État était une évidence ou existait déjà. Une autre forme de déni, plus subtile ! D’autant plus que le même leader travailliste a soigneusement exclu une négociation sur Jérusalem, et qu’il n’a rien promis sur la colonisation, sinon de geler l’extension des colonies isolées, sans écarter le renforcement des grosses implantations.

Finalement, la question palestinienne risque de ressurgir du fait d’un événement propre à la vie politique israélienne, avec la présence à ces élections d’une liste arabe unique. Si elle préserve une unité problématique, cette coalition pourrait devenir la troisième force dans le nouveau paysage politique, et la deuxième en cas de gouvernement d’union nationale. La campagne habile de son chef de file, Ayman Odeh, a même séduit une petite partie de l’électorat juif. Elle s’est menée sur le thème de l’égalité civique, qui commence à avoir quelque résonance parmi les intellectuels palestiniens de Cisjordanie. Car voilà bien le paradoxe sioniste : c’est la colonisation à tout-va des Territoires palestiniens, voulue par l’extrême droite, qui pourrait finir par donner consistance à une revendication d’égalité pour tous, juifs, musulmans ou chrétiens, de la Méditerranée au Jourdain. Le thème laïque de l’égalité civique a sans doute de l’avenir. C’est d’ailleurs la grande crainte d’un sioniste de gauche lucide comme l’historien Zeev Sternhell 3 qui prédit – et redoute – la disparition d’Israël en tant qu’État juif.


  1. Voir en p. 26 et 27 l’intervention de Michèle Sibony à notre soirée-débat du 18 février. 

  2. Rendez-vous pour résultats et commentaires sur Politis.fr  

  3. Lire l’entretien dans le JDD du 15 mars. 


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