[ARCHIVES] Prince au pas de course

Hit n’Run est un album expéditif aux sonorités électro. Un pied de nez surprenant, inégal mais addictif.

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Dans la carrière de Prince, il est une constante : le musicien cherche toujours à surprendre, à dérouter son auditoire. En 1985, alors que le funk-rock Purple Rain avait donné le la à la musique noire contemporaine l’année précédente, Prince sortait Around The World In A Day, fresque psychédélique où la légèreté côtoyait des instants de grande messe lyrique. Dans les années 1990, après des réussites commerciales telles que Diamonds and Pearls, il disparaissait des circuits officiels pour exister sous le manteau dans des concerts surprise et des enregistrements pirates. Aujourd’hui, Prince ne semble plus être aux avant-postes. Il a soufflé en juin ses 57 bougies et bénéficie aux États-Unis de la réputation d’auteur classique de la musique noire, sorte de Louis Armstrong du funk. Il est reçu à la Maison Blanche, donne des concerts à guichets fermés où il joue ses plus gros tubes.

Depuis une dizaine d’années, Prince est donc en passe de devenir une pièce de musée, et 2015 a vu la sortie de plusieurs albums dont les auteurs revendiquent son influence tutélaire. Il y eut To Pimp a Butterfly de Kendrick Lamar, Wildheart de Miguel, et Black Messiah de D’Angelo. Connaissant l’instinct bagarreur de Prince, nombreux furent alors ceux qui se mirent à spéculer. Le musicien allait-il laisser sa progéniture lui voler la vedette et le reléguer à une position d’ancêtre ? Hit n’Run est une première réponse et, là encore, elle est pour le moins surprenante. Surprenante, parce que Prince fait avec ce disque plusieurs choix inattendus. Sa sortie, d’abord. La distribution de l’album a été négociée avec la plateforme Tidal, dirigée sur Internet par le rappeur Jay-Z. L’album devait y rester quelques semaines en exclusivité avant une sortie physique fin septembre. Mais, le samedi suivant sa parution sur la toile, des piles de Hit n’Run étaient disponibles dans les magasins. Le disque est finalement sorti quinze jours avant la date prévue. Là où Prince aurait donc pu « faire un coup », il sort un album qui passe relativement inaperçu.

La durée et la teneur du disque, ensuite. Kendrick Lamar et D’Angelo ont proposé cette année des albums concepts où se mêlaient réflexions musicales et manifeste engagé. Prince enregistre, lui, l’un des albums les plus courts de sa carrière, un disque expéditif pour danser, qui ne fait aucune allusion au contexte politique, que le musicien a pourtant évoqué à plusieurs reprises depuis les événements de Baltimore. Enfin, et surtout, les sonorités. Avec Hit n’Run, on aurait pu s’attendre à un Prince revendiquant sa paternité sur le funk contemporain et offrant une leçon à ses enfants spirituels. Il a choisi au contraire d’enregistrer un album aux influences électro qui tente de s’inscrire dans l’air du temps. Le disque comprend plusieurs morceaux percutants, où les sonorités synthétiques et électroniques se meuvent en organique le temps d’un solo de basse, d’un cri rappé ou d’un riff de guitare. « Million $ Show » passe des boîtes à rythmes aux arrangements d’inspiration cordes, « Shut this Down » et « Ain’t About 2 Stop » mettent en scène un Prince à la voix enragée qui rappelle de grands moments de sa carrière, « Days Of Wild » ou « It ». « Hardrocklover » laisse place aux sonorités plaintives de la guitare et « June », bien bel épilogue, fait dialoguer arrangements sophistiqués et voix intime. Après deux albums déjà sortis en 2014, Hit n’Run, album pressé, contient quelques fautes de goût. Ici et là des sonorités déjà dépassées. Un morceau inutile, « Mr. Nelson », remix d’un titre de son précédent disque, et « Fallinlove2nite », qui joue un peu trop avec les clichés de la musique électronique populaire. Cependant, malgré ses imperfections, le disque reste une machine à remuer la tête, addictive, et un réel cri de liberté lancé par un sale gosse bientôt sexagénaire qui semble nous dire : « Non, je ne ferai jamais ce que vous attendez de moi. »


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