Réfugié, migrant, même combat

L’accueil des exilés syriens ou irakiens est une nécessité, mais on ne peut ignorer la situation des Roms expulsés de leurs camps ou des sans-papiers déjà présents, alerte un collectif d’associations.

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Georgia Gabor est assise au premier rang. Fine, maquillée, des cheveux éclaircis tombant sur un chemisier rayé blanc et noir, elle ne perd pas une miette de ce qui se dit dans la salle. « Mais c’est pas de politique dont on a besoin, c’est d’humain ! », lâche-t-elle au sortir de cette conférence de presse sur la situation des populations roms organisée le 10 septembre au Sénat par la sénatrice EELV de Seine-Saint-Denis, Aline Archimbaud, et Patrick Braouezec, président de la Communauté d’agglomération Plaine Commune (Seine-Saint-Denis). Georgia a 17 ans. Elle est en seconde au lycée Arthur-Rimbaud de La Courneuve (93). Depuis l’évacuation du camp où elle vivait, le Samaritain, le 27 août, elle dort dans la rue. Le matin, elle va en cours. Le soir, elle fait ses devoirs, se douche et prend ses repas chez ses cousins. Puis elle retourne dormir sous une tente dressée devant la mairie de La Courneuve. « Mes cousins sont déjà douze dans un trois-pièces, explique-t-elle. Et je préfère dormir avec mon petit frère et mes parents. » Pour venir au Sénat, elle a obtenu la permission de sa conseillère principale d’éducation, qui la soutient, comme ses enseignants. Ses camarades, pas vraiment : « On ne dit pas trop où on habite, quelle est notre situation… », murmure-t-elle. Son père dispose d’une adresse de domiciliation à Aubervilliers. Il est inscrit à Pôle emploi. Il a postulé il y a peu à un poste de mécanicien à la SNCF. Le recruteur a abrégé l’entretien quand il a compris que le candidat ne disposait pas d’un accès régulier à Internet et qu’il ne s’exprimait pas dans un français parfait.

La famille de Georgia est arrivée de Roumanie il y a seulement trois ans. Quand les mines ont fermé, son père, mineur, a dû chercher du travail loin de chez lui. Georgia raconte que, lorsqu’elle était petite, son absence déclenchait chez elle des fièvres violentes. Toute leur famille a quitté la Roumanie pour la France, mais ses parents, son frère et elle sont restés pour s’occuper des grands-parents. « Quand j’avais 12 ou 13 ans, on ne mangeait que du riz », se souvient-elle. À la mort du grand-père, la grand-mère est partie en France à son tour. Puis eux quatre ont suivi. Georgia savait que ce serait « difficile », « mais un peu moins qu’en Roumanie. On trouve de quoi se nourrir, quand même. Sauf que là-bas j’étais première de la classe. Ici, pas encore ». Georgia s’accroche. Elle veut devenir avocate. Au Sénat, elle est ** chaperonnée par Jozsef Farkas.

Cet expulsé du Samaritain est à l’initiative d’une pétition de soutien au camp rassemblant plus de 40 000 signatures. À la tribune, il en impose. Assis à côté d’Aline Archimbaud, il revient sur la destruction brutale du camp et la menace d’expulsion qui pèse sur les habitants qui campent devant la mairie, sans eau ni sanitaires. Le défenseur des droits, Jacques Toubon, a publié deux communiqués en leur faveur. Les défauts de procédure s’empilent dans ce dossier. Le maire, Gilles Poux (PC), et le préfet, Philippe Galli, s’entêtent au mépris du droit. Ils n’ont cure de la circulaire interministérielle d’août 2012, qui fixe un certain nombre de règles en cas d’évacuation des camps et bidonvilles. Le 27 août, les bulldozers ont tout écrasé. « Les habitants se sont retrouvés sans rien, avec juste leur téléphone et leurs papiers pour ceux qui les avaient sur eux. Les autres ont tout perdu. Sans papiers, ils ne pouvaient même pas venir témoigner au Sénat aujourd’hui », s’indigne Aline Archimbaud.

Si la sénatrice se réjouit de l’accueil réservé aux réfugiés syriens et irakiens en France, elle s’étonne : « Pourquoi les Roms, qui sont nos concitoyens européens, souffrent-ils d’une telle discrimination administrative en France ? Ils subissent en moyenne neuf expulsions par an. Comment se stabiliser dans ces conditions ? Ils ne sont pas assistés   : ils ont besoin de soutien mais, après, ils se débrouillent très bien tout seuls ! » Le Samaritain était un exemple de camp qui, soutenu par des associations, montait un grand nombre de projets autonomes, notamment d’auto-construction. « Deux visions de la ville s’opposent, intervient Patrick Braouzec.

D’un côté, la ville propre, aseptisée. De l’autre, la ville-monde, protéiforme, à l’image de nos métropoles modernes. Rome a commencé avec un bidonville. » Un bidonville comme à La Courneuve ou à Calais, qui souffre du même paradoxe : sur les 2 000 à 3 000 personnes vivant dans la « jungle », certaines fuient des conflits armés, d’autres des batailles quotidiennes contre la misère. Pourquoi cette distinction entre « réfugiés » et « migrants » ? Pourquoi accueillir les uns et abandonner les autres ? « La complexité croissante des causes de départ rend de plus en plus difficile la distinction entre asile “politique” et exil “économique” », a écrit au Président, le 11 septembre, un collectif d’organisations, dont l’Anafé, le centre Primo-Levi, le Gisti, la Cimade, le Fasti et la Fnars. Elles se sont dites « choquées qu’il soit envisagé de rejeter d’emblée certaines catégories de personnes qui, pour la plupart, ont risqué leur vie pour rejoindre l’Europe ». Et d’affirmer : «  La France a la capacité logistique et économique de proposer des mises à l’abri dans des dispositifs en dur, à Calais et tout au long de la trajectoire migratoire en métropole, notamment à Paris. » Pour Jean-Baptiste Eyraud, de Droit au logement (DAL), « la question de l’accueil, c’est la question du toit : réfugiés de guerres militaires, climatiques, économiques, ou réfugiés de l’intérieur, tous connaissent des situations différentes. Mais ils ont un point commun : ils sont sans abri. C’est très bien de vouloir mettre à l’abri les réfugiés que nous adresse Mme Merkel, mais il ne faudrait pas oublier les 140 000 sans-abri déjà en France : migrants sans papiers, locataires expulsés, prioritaires Dalo. Démonstration est faite que la France dispose de logements. Il faut un toit pour tous. »

Les 24 000 places pour les réfugiés et les moyens alloués – s’ils le sont – risquent d’entraîner une forme de concurrence des pauvres : des réfugiés avec les migrants, des migrants entre eux, et des réfugiés avec les classes populaires. Certains maires arguent déjà qu’ils ne peuvent accueillir de réfugiés au risque de les faire passer devant les administrés qui patientent sur les listes d’accès au logement social. La question de la place sera centrale dans les débats. D’autant plus que le nombre de 24 000 réfugiés accueillis sur deux ans « est inadapté à la réalité immédiate, reprend la lettre des organisations. Le HCR lui-même estime à 200 000 au minimum le nombre de personnes à “relocaliser” en Europe, sachant qu’il en est arrivé 350 000. La solidarité européenne, notamment vis-à-vis de la Grèce et de l’Italie, doit être autrement plus ambitieuse. » Le collectif s’inquiète du tri de réfugiés qu’impliquent les quotas d’accueil et appelle la France à respecter la directive européenne du 20 juillet 2001 relative à l’octroi d’une protection temporaire en cas d’afflux massif de personnes déplacées. « L’émotion provoquée dans l’opinion par les images récentes, nous la ressentons depuis des années », ajoutent-il. Et bien souvent dans l’indifférence.


Photo : THOMAS COEX/AFP

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