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Retour de bâton

Sur la déchéance de nationalité, on se souvient qu’au départ, il s’agissait de piéger la droite. Le piège s’est refermé sur le stratège

La colère gronde. Et les ennuis pleuvent ces jours-ci sur François Hollande, comme les balles des Prussiens sur Gravelotte. C’est d’abord Christiane Taubira qui claque la porte du gouvernement ; puis ce sont les frondeurs qui renaissent de leurs cendres, plus nombreux qu’auparavant ; c’est la gauche associative et politique qui mobilise dans la rue contre l’état d’urgence ; ce sont les pétitions d’intellectuels qui s’allongent de jour en jour. Et voilà, mardi, que les plus hauts magistrats de la République prennent la parole – fait sans précédent – pour dénoncer un affaiblissement de la Justice. Et, comme si cela ne suffisait pas, le Président est pris dans les chamailleries de la droite, entre Fillon, qui ne votera pas la réforme constitutionnelle, et Sarkozy, qui la votera, après avoir imposé toutes ses conditions.

Quant à Manuel Valls, trouvant sans doute l’art de gouverner un peu routinier, il ne cesse d’ouvrir de nouveaux fronts, attaquant violemment les laïques qui ne pensent pas comme lui, ou promettant à notre pays un état d’urgence à durée indéterminée (« tant que Daech existera »), ou encore, renforçant toujours plus les pouvoirs de police. Histoire sans doute de donner du grain à moudre aux opposants.

À tous ces emmerdements qui, comme souvent, « volent en escadrille », il faudrait ajouter les chiffres du chômage. Mais on a hélas l’impression que ce n’est pas, à l’instant, le souci majeur du Président. Alors quoi ? François Hollande aurait-il un mauvais horoscope ? En vérité, il est victime d’un début de retour de bâton.

On ne peut impunément défier ceux qui vous ont fait roi, ignorer ses promesses, maltraiter ses électeurs. On paye un moment donné l’addition. Pas sûr d’ailleurs qu’elle soit très salée dans l’immédiat. Mais, c’est peu dire que les nuages s’amoncellent au-dessus du « candidat naturel ». Et l’affaire de la déchéance de nationalité agit comme un catalyseur. Il est d’ailleurs tout à fait remarquable que la contestation s’organise autour d’une question de principe, et même de morale républicaine, alors que le mot « république » sature tout le discours officiel. Un problème que le Président s’est inventé tout seul, sans doute par démagogie et bas calcul politique. On se souvient qu’au départ, il s’agissait surtout de « piéger la droite ». Ce simple rappel aujourd’hui prête à sourire. Le piège s’est refermé sur le « stratège ».

Quelques parlementaires vont-ils se laisser convaincre par des artifices de dernière minute, comme la disparition de la référence explicite aux « binationaux » – le mot est gommé, mais la chose demeure –, et le transfert du pouvoir de condamnation à la déchéance à un juge judiciaire ? Deux hypocrisies de plus qui ne changent rien à l’affaire. Bref, la réforme constitutionnelle va se jouer sur le fil du rasoir. Mais, quoi qu’il en soit, le mal est fait. Le Président et son Premier ministre se sont déportés encore un peu plus vers la droite. Et sur un terrain où ils étaient entièrement maîtres du jeu : celui des libertés et de la démocratie. Ici, pas question de « Bruxelles », ou de croissance insuffisante. Même la « finance » n’y est pour rien ! On peut s’interroger en revanche sur le rôle de Manuel Valls dans cette bourrasque.

Le Premier ministre n’a cessé de durcir le débat sécuritaire. Il voudrait la perte de François Hollande qu’il ne s’y prendrait pas autrement. La démission, hautement symbolique, de Christiane Taubira nourrit cette interrogation. L’Élysée a tenté de la retenir, quand Matignon n’a eu de cesse de la pousser dehors. Comme si Manuel Valls continuait de mener à bien une stratégie de rupture totale avec tout ce qui peut s’apparenter à la gauche. La désormais ex-garde des Sceaux l’a bien compris. Dans ses Murmures à la jeunesse, elle se montre indulgente pour le Président, tandis qu’elle ignore superbement le Premier ministre. Si Christiane Taubira a sans doute quelques raisons d’opérer une distinction, son engagement de loyauté à l’égard de François Hollande ne lui laisse guère de place pour la suite. La politique que les Français auront à juger est aussi, et peut-être surtout, une politique économique et sociale qui tient en un chiffre : 700 000 chômeurs de plus. Et cela, nul ne peut en absoudre François Hollande. La ministre démissionnaire n’en a jamais dit un mot.

Le sort de la gauche se jouera donc ailleurs. La primaire n’est pour l’instant qu’une belle figure de style. Mais il faudrait pour lui donner consistance que l’on aperçoive quelques candidats. Ce qui n’est pas le cas. Quant à Jean-Luc Mélenchon, il semble bien décidé à aller seul au combat sans demander son reste à personne. Le désert ambiant pourrait favoriser ses desseins. Mais à cette distance de l’échéance présidentielle, nous sommes encore dans la politique-fiction. Que vont faire les communistes ? Et les écologistes ? Et les frondeurs ? On l’ignore, et eux aussi sans doute. Dans l’immédiat, l’essentiel est ailleurs. C’est la mobilisation contre les graves dommages que le duo exécutif cause à notre démocratie, contre les textes liberticides qu’il s’apprête à léguer à ses successeurs. Et les déséquilibres qu’il crée aux dépens des pouvoirs législatif et judiciaire. La France va-t-elle sortir de ce quinquennat moins démocratique qu’auparavant ?

L’assemblée annuelle de l’association Pour Politis se tient ce samedi 6 février, à partir de midi, à la Maison des métallos, au 94, rue Jean-Pierre Timbaud, Paris XIe. L’occasion d’un échange entre les lecteurs et l’équipe de Politis sur la nouvelle formule et la situation du journal.


Photo : YANN KORBI / citizenside.com / AFP

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