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Attentats : Les assassins appartiennent bien à notre monde

Bruxelles est en état de choc après les attentats de l'aéroport international de Zaventem et de la station de métro Maelbeek qui ont fait plus de trente morts et 200 blessés. L'édito de Denis Sieffert.

L’histoire de ce début de siècle sera décidément marquée à jamais par des dates funestes. Après le 11-Septembre de New York, après le 11 mars 2004 de Madrid, après Londres en 2005, et Paris, l’an dernier, c’est Bruxelles qui a été durement frappée en ce 22 mars par une série d’explosions meurtrières dont l’origine ne fait guère de doute. Mais au-delà d’un constat d’évidence qui tient à l’enchaînement des événements dans la capitale belge, l’analyse est malaisée à l’instant où nous parviennent les premières images, hélas devenues habituelles, d’amas de ferraille et de corps ensanglantés.

Une première réflexion cependant : la seule énumération des capitales occidentales visées par les tueurs n’est-elle pas déjà problématique ? Notre compassion pour les victimes peut-elle avoir des frontières ? Elle en a, inévitables, instinctives. C’est cette humaine loi de la proximité qui nous fait refuser les bombes à Bruxelles, quand on les admet tacitement à Alep, à Homs, à Bagdad, à Tunis, à Grand Bassam ou à Ankara. En Syrie, en Irak, les attentats n’ont pas de dates. L’horreur est quotidienne. Et les bombes sont parfois les nôtres. C’est ce lien entre ici et là-bas que nous avons du mal à admettre. Il le faut malgré tout, mais sans céder à la confusion des mots. Non, ici ce n’est pas « la guerre ».

En frappant l’aéroport Zaventem et le métro de Bruxelles quelques jours seulement après l’arrestation de Salah Abdeslam dans la capitale belge, les tueurs nous disent évidemment que le réseau n’est pas démantelé et qu’ils ont encore le pouvoir de nuire. Mais, à moins d’avoir une vision strictement policière de l’histoire, qui pourrait en douter ? Car si le réseau est toujours là, opérationnel, menaçant, et s’il ne dépendait évidemment pas d’un seul homme, c’est aussi qu’il s’enracine dans notre réalité sociale. Certes, les connexions avec Daech existent et les commanditaires sont sans doute à Raqqa ou aux alentours. Mais toute l’histoire nous démontre que la main-d’œuvre du crime est issue de notre société. La police et les magistrats instructeurs qui ont à disposition ce Salah Abdeslam s’efforceront bien sûr de comprendre ses relations avec les donneurs d’ordres. Mais ce n’est qu’une partie du mystère. Pour nous, le plus important est ailleurs. Et cela tient en une question : comment et pourquoi des jeunes gens qui vivent avec nous, parmi nous, en arrivent à haïr à ce point notre société ? Une société qu’ils ne considèrent pas comme la leur. D’où leur vient cette haine ? Elle ne vient évidemment pas de l’islam. Tous ceux qui cherchent des explications dans les sourates du Coran, à l’instar d’un Michel Onfray, s’égarent et nous égarent. Comme dans tous les textes religieux, ils peuvent y trouver des justifications, mais certainement pas des causes. Combien faudra-t-il de Merah, de Nemrouche ou d’Abdeslam pour convaincre nos islamologues de pacotille que ces voyous devenus assassins ne sont pas nourris de littérature religieuse ?

Le vrai mystère est là. Comment ces petits délinquants – gageons que les assassins de Bruxelles sont du même acabit – à peine sortis d’une voyoucratie de bas étage, dealers imbibés d’alcool, jouisseurs « impénitents », peuvent-ils basculer en quelques semaines dans le jihad, version Daech ? C’est-à-dire dans une fantasmagorie de pureté plus criminelle que la débauche dont ils ont cru s’extraire. La « taqiya », cette dissimulation qui autoriserait tous les stratagèmes pour mieux préparer le crime, n’explique sûrement pas tout. Voyez le mécréant Abdeslam. Il ne se serait converti à une stricte observance des préceptes religieux qu’au cours de l’été 2015. Il n’aurait abandonné son bar interlope que peu de temps avant les attentats de Paris. Et tous ses complices ont à peu près le même profil. Frère, amis d’enfance, voisins aux parcours similaires, partis de ce quartier pauvre de Molenbeek pour y revenir ou essayer d’y revenir. Abdeslam n’a-t-il pas été arrêté à quelques hectomètres de l’appartement familial ?

Difficile, en observant ces effets de groupes, de ne pas se poser la question sociale. Et celle du ghetto, où la bande se structure et se cimente dans le ressentiment et dans une « morale » de la contre-société : d’abord la quête du fric par tous les moyens, et l’illusion de la réussite matérielle. Puis, peut-être, la recherche d’une autre cause « rédemptrice », dans le feu par lequel on fait périr les autres et soi-même. Avec comme traits d’union entre le voyou et le terroriste, la haine et la violence.

C’est souvent de haine anti-occidentale qu’ils sont gavés. Paradoxalement, puisque tous, ils ont d’abord essayé de jouir de ce que le consumérisme occidental leur offrait de plus facile et de pire. Cela ne doit pas nous empêcher de nous interroger sur les causes de ce ressentiment qui, fort heureusement, ne mène pas toujours au crime. Car ces causes, elles ne sont pas seulement à Raqqa. Elles sont dans la société occidentale, dans son traitement de la question sociale, dans son passif colonial, dans ses discriminations, dans son culte de la force et son mépris du droit dans la résolution des conflits internationaux. Dans son injustice arrogante. On pense évidemment au conflit israélo-palestinien. Pour comprendre, et donc pour combattre, il faut peut-être commencer par se convaincre que les assassins appartiennent bien à notre monde. À sa façon, Robert Antelme le disait, de retour des camps : il est impossible de « sortir des hommes de l’espèce humaine ».


Photo : Évacuation d'un métro, à Bruxelles, après l'explosion à la station Maelbeek. (Evan Lamos / EurActiv / AFP)

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