La Grosse Pomme rouge

Jonathan Lethem publie Jardins de la dissidence, une plongée historique et mélancolique dans les milieux révolutionnaires new-yorkais.

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En février 2005, le magazine The ­Believer organisait la rencontre de deux écrivains de la littérature américaine. D’un côté, la star, Paul Auster, venait de publier La Nuit de l’oracle ; de l’autre, la nouvelle coqueluche, Jonathan Lethem, alors quadragénaire, avait obtenu quelques mois plus tôt le prestigieux prix MacArthur Genius Grant.

New-Yorkais, les deux écrivains se retrouvent alors dans la maison d’Auster. Ils échangent sur leurs techniques de travail, évoquent leurs rapports au cinéma et à la musique, avant de bifurquer sur le choix des mots, leurs sonorités et leurs significations emboîtées. « Je ne veux pas sombrer dans la luxure d’écrire de beaux paragraphes juste pour faire de belles choses, précise Auster. Je veux que tout soit essentiel. En un sens, je veux que le centre soit partout, que chaque phrase d’un livre en soit la centralité. »

Comme un point final à leur longue conversation, cette affirmation de Paul Auster ne pouvait que trouver un écho favorable chez Jonathan Lethem. Écrivain multi-genres, Lethem est peut-être celui de la génération post-Auster qui a su le mieux manier, dans sa posture artistique et dans ses œuvres, les jeux d’échelle, les changements de focus et les allers-retours entre centre et périphérie.

Après tout, Jonathan Lethem n’est-il pas celui qui, dans ses ­premiers ouvrages, a fait le choix du roman noir pour mieux se recentrer sur la science-fiction ? Et de se lancer dans les essais critiques pour recadrer son entreprise autobiographique ? N’est-il pas celui qui a eu l’idée étonnante de construire un ouvrage entier, Girl in Landscape, sous la forme d’une réécriture des Searchers de John Ford, depuis la perspective de la prisonnière du désert jouée par Natalie Wood ? Tout dans l’œuvre de Lethem est affaire de cadres, de négociation entre le champ et le hors-champ. Dans ses romans, chaque événement peut basculer au centre de la narration, et n’importe quel personnage peut influencer les perceptions du lecteur.

Le très beau Jardins de la dissidence, qui vient de paraître en français, n’échappe pas à cette règle. Œuvre massive, ambitieuse, elle procède elle aussi de plusieurs changements de regards et d’une série de contorsions.

Premier décentrement notoire : celui du lieu. Roman new-yorkais, le livre de Lethem ne situe pas son action dans les quartiers les plus littéraires de la ville. On se contente de traverser Greenwich Village et le Lower East Side. Il n’est jamais question de Brooklyn, terre adulée par les auteurs ­contemporains, que Lethem avait côtoyée dans ses précédents romans. Ici, l’écrivain choisit de se plonger dans l’ambiance du Queens, le borough (l’arrondissement) des oubliés, avec son accent, sa ligne de métro emblématique, la 7, dont il décrit avec délectation les rails et les boucles, et ses habitants, parmi lesquels quelques communistes révolutionnaires dans le quartier de Sunnyside Gardens.

Seconde expérience de décentrement, le roman en lui-même est une vaste tentative d’écriture d’une histoire alternative des États-Unis qui placerait ­l’extrême gauche et ses militants en son centre. Le livre traverse près d’un siècle d’histoire, depuis les réunions du Parti communiste américain dans les années 1930 jusqu’au maccarthysme, depuis la période hippie jusqu’à l’apparition du sida. Le récit fait un détour par l’Allemagne de l’Est, convoque les sandinistes du ­Nicaragua et s’achève à la période contemporaine en plein cœur d’Occupy Wall Street.

Regorgeant de détails, Jardins de la dissidence parvient avec une aisance déconcertante à faire dialoguer histoire et pratiques du quotidien. Mais, plus qu’une leçon politique, plus qu’une tentative de rectifier un récit historique traditionnellement admis, le livre est une plongée dans le champ de vision d’un ensemble de personnages, un récit développé depuis le point de vue de générations de parias.

En effet, la grande idée de Jonathan Lethem, dans ce roman, est de ne pas avoir procédé par ordre chronologique, mais d’avoir pensé le récit comme un ensemble de parcours, ceux de personnages qui se débattent dans la grande gueule de l’histoire « comme une souris dans celle d’un chat ».

Il y a d’abord Rose, la « Reine rouge du Queens », qui, lors du chapitre initial, est exclue du Parti. Rose est une femme à l’ambition asphyxiante qui trouvera dans le militantisme local ses lettres de noblesse. Il y a ensuite Miriam, sa fille, forte tête hippie qui épouse un chanteur folk et quitte sa mère pour vivre en communauté. Il y a enfin son petit-fils, Sergius, musicien élevé par des quakers, et à ses côtés une myriade de personnages masculins allant du complexe Cicero, universitaire afro-­américain, au Cousin Lenin et à Albert, le mari envoyé comme espion en Allemagne de l’Est.

Organisé autour de Rose, figure quasi matriarcale, le récit permet à chacun des personnages de prendre la parole. Il montre avec une finesse rare les logiques de transmission du militantisme, comme une substance qui rassemble et divise les familles, avec laquelle les protagonistes sont amenés à négocier et au regard de laquelle ils sont tous contraints de se construire.

Entre Rose, Lenny, Sergius et Miriam, circulent une même obsession pour la révolution, une même mélancolie, souffrance existentielle de ces dissidents qui nourrissent en même temps la colère la plus extrême contre les États-Unis et la foi la plus profonde en leur régénération. Une gauche américaine que Lethem décrit comme insaisissable, souterraine, mais jamais complètement endormie.


Jardins de la dissidence, de Jonathan Lethem, traduit de l’anglais (États-Unis) par Bernard Turle, Éd. de l’Olivier, 496 p., 23,50 euros.

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