Dossier : Perturbateurs endocriniens : Une bombe sanitaire

Perturbateurs endocriniens : Alerte sur tous les fronts

Obésité, troubles autistiques, malformations génitales… Des chercheurs tentent de sensibiliser la population et les professionnels de santé aux risques sanitaires causés par les perturbateurs endocriniens.

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La nocivité des perturbateurs endocriniens n’est un secret ni pour les scientifiques ni pour les politiques. Si les législations susceptibles de les interdire peinent à émerger, les lanceurs d’alerte multiplient les initiatives ponctuelles auprès de professionnels identifiés, comme les dentistes ou les gynécologues, ou sur des risques spécifiques, comme ceux encourus par le cerveau.

Le cerveau, si vulnérable

« Les capacités intellectuelles des générations futures sont sérieusement compromises. » En cause : des centaines de substances chimiques. C’est la conclusion alarmante du travail de Barbara Demeneix, directrice du département Régulations, développement et diversité moléculaire au Musée national d’histoire naturelle de Paris, dans son livre Le Cerveau endommagé [^1].

Des études récentes montrent que le nombre d’enfants atteints de dérèglements thyroïdiens congénitaux, de troubles autistiques ou d’hyperactivité est en augmentation constante. Et les causes pourraient être davantage environnementales que génétiques, car de nombreuses molécules (plomb, -bisphénol A, perfluorés…) altèrent le développement cérébral. « Les perturbateurs endocriniens sont absolument partout : on les respire, on les mange et on les met sur la peau,alerte-t-elle. Nous avons des données qui montrent que l’exposition de la mère à des substances touchant la signalisation thyroïdienne peut affecter le QI de l’enfant. » En Finlande, des tests de QI sont pratiqués sur tous les garçons lors du service militaire, encore obligatoire. « En seulement dix ans, entre 1997 et 2006, on a constaté une perte de deux points, souligne la biologiste. Ces résultats se retrouvent dans d’autres populations. »

Les premières études sur l’exposition maternelle aux produits chimiques et la perte de QI datent de la fin des années 1970, et les premiers articles sont arrivés dix ans plus tard. Mais, dès 1962, la biologiste Rachel Carson avait prévenu, dans son ouvrage Printemps silencieux, que l’utilisation du DDT, pesticide interdit en France depuis 1971 mais encore présent dans l’environnement, affecterait un jour la nature humaine.

Les fœtus en première ligne

Aux États-Unis, une femme enceinte serait contaminée, en moyenne, par plus de -quarante-trois substances chimiques, selon la Fédération internationale de gynécologie et d’obstétrique (Figo). « Les hausses dramatiques de l’exposition aux produits chimiques toxiques au cours des quatre dernières décennies menacent la santé et la reproduction de l’espèce humaine », ont déclaré les chercheurs dans un appel mondial lancé en octobre 2015.

Pendant la vie intra-utérine du fœtus, une faible dose de perturbateurs endocriniens suffit à dérégler le système hormonal et à augmenter les risques de développer des maladies à la naissance ou plus tard. L’obésité des enfants, par exemple, pourrait s’accroître à cause des parabènes et du triclosan, présents dans les dentifrices et les savons antibactériens, et les cas de malformation des organes génitaux masculins sont plus fréquents lorsque les mères présentent des taux élevés de certains pesticides dans leur organisme.

En Bretagne, 3 500 couples mère-enfant sont suivis depuis 2002 par les chercheurs de l’étude Pélagie, lesquels ont mis en évidence la corrélation entre certains herbicides et le retard de croissance intra-utérine. Constats : moins de 2 % des femmes enceintes n’ont pas de résidus de pesticides dans leurs urines, plus de 95 % se révèlent exposées aux molécules dérivées d’un insecticide et à celles utilisées comme filtre anti-UV.

Les troubles de la fertilité masculine se joueraient aussi avant la naissance. En 2013, René Habert et ses collaborateurs de l’université Paris-Diderot ont apporté la première preuve expérimentale que de faibles concentrations de bisphénol A sont suffisantes pour agir négativement sur le testicule humain. Cette méthode avait déjà prouvé la nocivité des phtalates (contenus dans le PVC, les sprays…) sur le développement des futurs spermatozoïdes chez le fœtus.

Les dentistes dans la bataille

La filière dentaire ne veut pas rester bouche bée face aux pathologies causées par l’accumulation de perturbateurs endocriniens. Le mercure contenu dans les plombages pour soigner les caries avait déjà été mis en cause. Mais, depuis 2013, l’Association dentaire américaine (ADA) ainsi que la Fédération dentaire internationale (FDI) ont montré que le bisphénol A est produit lors de la dégradation des matériaux d’origine comme les résines, censées remplacer les amalgames au mercure, ou la colle. En France, les chercheuses Katia Jedeon et Sylvie Babajko ont révélé que le bisphénol A pourrait contribuer à l’hypominéralisation des molaires et des incisives (MIH), une maladie de l’émail affectant aujourd’hui plus de 15 % des enfants de 6 à 9 ans. « Si l’émail est absent ou imparfait – c’est-à-dire avec des trous –, les bactéries se fixent à ces endroits et carient la dent. Nous sommes donc obligés de la dévitaliser, car elle devient hypersensible, et de la couronner, voire de l’extraire », détaille Nathalie Ferrand, chargée de la campagne « Villes et territoires sans perturbateurs endocriniens » au sein du Réseau Environnement Santé. Les dentistes constatent également de plus en plus de rétention de molaires chez les enfants, mais personne ne peut encore établir un lien absolu avec un perturbateur endocrinien.

« Une notion nouvelle de prévention apparaît dans notre profession : la prévention environnementale, analyse Nathalie Ferrand. Et celle-ci devra passer avant la prévention habituelle concernant l’hygiène et l’alimentation. » Un colloque intitulé « Vers une dentisterie sans perturbateurs endocriniens » est organisé le 23 juin à Paris pour faire le point sur les connaissances scientifiques actuelles avec toute la filière, y compris les industriels regroupés au sein du Comité de coordination des activités dentaires (Comident). Malgré cela, les matériaux dentaires sont toujours soumis au secret industriel. La liste exhaustive des composants reste donc inconnue, ce qui réduit l’espoir de trouver des produits à moindre risque.

[^1] Le Cerveau endommagé. Comment la pollution altère notre intelligence et notre santé mentale, Barbara Demeneix, traduit de l’anglais par Jean-Clément Nau, éd. Odile Jacob, 411 p., 39,90 euros.


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