La rue, la démocratie et les nazis

Il n’y a pas de démocratie s’il s’agit d’imposer aux citoyens de consentir à être victimes de l’injustice sociale. C’est pourtant exactement ce que demande Macron aux classes moyennes et inférieures.

Denis Sieffert  • 27 septembre 2017
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La rue, la démocratie et les nazis
© photo : GEOFFROY VAN DER HASSELT / AFP

La petite polémique assez mesquine née des propos de Mélenchon, samedi, place de la République, m’a rappelé une anecdote racontée en son temps par Marcel Ophüls, le réalisateur du Chagrin et la Pitié. Le directeur de l’ORTF de l’époque (nous sommes en 1969) serait allé demander à De Gaulle « ce qu’il devait faire de ce film » – chronique réaliste, mais peu flatteuse pour notre ego patriotique, de la vie d’une ville française sous l’Occupation. « La Nation n’a pas besoin de vérités, elle a besoin de mythes », aurait rétorqué le général. Mélenchon a au moins ce point commun avec le fondateur de la Ve République : il aime bien les mythes. Et tant pis, parfois, pour l’histoire.

Non, la rue n’a pas chassé les nazis. Il y a bien eu l’insurrection populaire des journées d’août 1944, mais c’est le débarquement américain, à l’ouest, et l’avancée des troupes soviétiques, à l’est, qui ont terrassé l’Allemagne nazie.

Notez bien que, curieusement, la polémique n’a pas porté sur cette affirmation historiquement discutable de Mélenchon, mais sur ce que ses adversaires politiques ont fait semblant de comprendre. Le leader de la France insoumise aurait comparé le gouvernement aux nazis. Diantre ! Il faut être sacrément tordu pour oser donner cette interprétation. Un porte-parole du gouvernement, la ministre du Travail (et des ordonnances) et même Manuel Valls – qui gagnerait à se faire oublier – ont osé ! Aussitôt suivis d’une ribambelle de vrais-faux indignés. Il fallait trouver l’aspérité qui détournerait l’attention de l’essentiel, l’indiscutable succès de la manifestation.

Jean-Pierre Jeancolas

Nous venons d’apprendre le décès de notre ami Jean-Pierre Jeancolas, qui fut pendant près de vingt ans le chroniqueur cinéma de Politis. Critique intransigeant et talentueux, et d’une vaste culture, il était aussi un homme délicieux. Nous lui rendrons hommage dans le prochain numéro.

Pourtant, en matière de petites phrases malheureuses, Macron a fait plus fort et plus grave. Ne revenons pas sur ces « fainéants » qui ont fait les délices de la créativité populaire dans le cortège de samedi. Parlons plutôt de ce qui a provoqué la fameuse anaphore de Mélenchon : « La démocratie, ce n’est pas la rue », avait lancé le président de la République. Affirmation qui a ensuite été répétée, là encore, par tous ses affidés. Voilà un vrai sujet de débat ! La démocratie ne se réduit sûrement pas à la rue, en effet, mais elle ne se résume pas non plus à un scrutin tous les cinq ans qui délivrerait un blanc-seing à un président jupitérien. Il n’y a pas de réponse purement institutionnelle à la question « qu’est-ce que la démocratie ? ». Surtout quand la démocratie représentative s’illustre par le recours à des contournements du débat, comme le 49-3 ou les ordonnances, ou si elle est elle-même utilisée pour contredire la volonté populaire exprimée par référendum. Nous n’avons pas oublié le référendum de 2005, effacé par un vote du Parlement quatre ans plus tard.

Macron a beaucoup lu Ricœur, ce qui n’est pas déshonorant, il devrait lire Castoriadis, qui voyait dans l’inégalité économique la limite de la démocratie. Il n’y a pas de démocratie s’il s’agit d’imposer aux citoyens de consentir à être victimes de l’injustice sociale. C’est pourtant exactement ce que demande Macron aux classes moyennes et inférieures, aux jeunes et aux retraités. Les ordonnances sont antidémocratiques parce qu’elles sont scandaleusement injustes. Dans ces conditions, il est parfaitement démocratique d’organiser la riposte. Et dans la rue, aussi. La petite phrase présidentielle sonne comme une mise en cause de la fonction syndicale et de l’idée même de conflit, qui est pourtant à la base de la démocratie.

Mais ce qui est nouveau, c’est que la France insoumise opère une jonction inédite entre l’Assemblée et la rue. Seul peut-être le PCF au temps de sa « splendeur » pouvait jouer de ce va-et-vient entre le Palais-Bourbon et la rue. Ce qui est nouveau aussi, c’est que Mélenchon a semblé rompre avec le « qui m’aime me suive » dénoncé à juste titre par Olivier Besancenot. Il en a appelé au « mouvement social et aux organisations syndicales », promettant même de défiler derrière elles. Mélenchon 2, l’unitaire, serait donc arrivé. Après, il est vrai, avoir solidement marqué son territoire. Il faut s’en féliciter. Du coup, son appel au « million sur les Champs-Élysées » résonne fortement. Et la balle est habilement envoyée dans le camp de Philippe Martinez.

En attendant, plusieurs catégories ont rendez-vous ces jours-ci « dans la rue ». Le gouvernement s’efforce de dissocier le front. Il a commencé dès ce mardi avec les routiers. Ce sera ensuite le tour des fonctionnaires. Avec cette hypothèque redoutée de tous les gouvernements : une éventuelle mobilisation de la jeunesse. Quoi qu’il advienne, le débat autour des ordonnances aura eu pour effet de dissiper le brouillard idéologique qui avait envahi la campagne électorale. En un rien de temps, le masque est tombé. La fable du « ni droite ni gauche » n’a pas résisté. C’est déjà une petite victoire démocratique.

Une analyse au cordeau, et toujours pédagogique, des grandes questions internationales et politiques qui font l’actualité.

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