« L’Héroïque Lande » : « Nulle part où aller »

Documentaire sobre et magnifique, L’Héroïque Lande, de Nicolas Klotz et Élisabeth Perceval, rend compte du drame des migrants de Calais.

Jean-Claude Renard  • 4 avril 2018 abonné·es
« L’Héroïque Lande » : « Nulle part où aller »
© photo : DR

Long panoramique, à la vitesse d’un train, sur un mur grillagé derrière lequel on distingue une forêt. Hiver 2016. On est bien en France, et « pas très loin de Paris ». À Calais exactement. On appelle ça la « Jungle », un lieu de « disparition et de camouflage [qui] peut naître au cœur des cités ou des interzones liées au transit ». Plusieurs milliers de réfugiés s’y sont repliés, formant une communauté hybride. On s’organise autour d’un feu, on installe des tentes, des baraquements fragiles, on passe de la forêt à la plage et inversement. Entre les deux, c’est l’attente. Immense. On se remémore aussi, on ressasse son passé récent, comme s’il fallait expulser quelque chose.

« J’ai vécu tellement de choses, confie un migrant né en Érythrée, les yeux baissés devant la caméra, presque honteux. Certaines m’ont servi de leçons. J’ai dû changer de vie plusieurs fois, chercher le chemin de ma liberté, décider par où passer. » Lui, comme d’autres, a traversé le Soudan, la Libye, l’Italie, avant d’affronter son avenir à Calais, dans l’espoir de gagner l’Angleterre. « Rien ne s’est passé comme prévu. » Surtout pas en Libye, où il a vécu un cauchemar, la prison et les coups, assisté à l’assassinat de nombreux camarades. Un autre migrant raconte son calvaire, incarcéré également, rasé à coups de bris de miroir, une autre explique qu’elle a payé 4 000 dollars pour quitter l’Éthiopie, après avoir été battue et blessée à coups de couteau. Les témoignages s’enchaînent sur les itinéraires, les parcours tracés jusqu’à Calais et les conditions de vie alors.

Élisabeth Perceval et Nicolas Klotz sont restés une pleine année dans le cœur de la Jungle, entre janvier 2016 et février 2017. Avec un choix formel simple : on pose la caméra, on filme. Extérieur, intérieur. La réalisation d’une pâte à pain qui sera cuite dans un chaudron, une partie de dominos ou de cricket, le vol d’un cerf-volant au-dessus de terrains boueux, sous un ciel bas et lourd, avec des files de camions roulant en arrière-fond du paysage.

Quelques bancs-titres, pas de commentaires ni de voix off. Film fleuve s’il en est (plus de trois heures trente !), L’Héroïque Lande se veut résolument sobre, brut. Les réalisateurs ont pris leur temps, au diapason de cette bouilloire qui chauffe au coin d’une braise longuement cadrée dans la nuit, au diapason aussi d’une course folle et inepte sur un bord de mer, tandis qu’un ferry coupe l’horizon.

Près des corps et des visages, donnant une identité à cette Jungle, Élisabeth Perceval et Nicolas Klotz filment ainsi une collectivité à l’œuvre, aux confins de la mistoufle, et plus encore une lutte. Une lutte contre le temps pourri, la pluie sale, contre les incendies, accidentels ou criminels, contre la police et ses harcèlements, contre la peur et la brutalité, contre le découragement et les échecs lors des tentatives de passage de la frontière. La lutte de héros véritables, dans l’impossible retour, qui n’ont plus le choix et « nulle part où aller ».

L’Héroïque Lande, Nicolas Klotz et Élisabeth Perceval, 3 h 40. En salles le 11 avril.

Cinéma
Temps de lecture : 3 minutes