Les autres fous de Dieu

La déraison et le fanatisme dominent l’entourage de Donald Trump et les colons israéliens, autant que certains courants islamistes.

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L’indécente cérémonie de transfert de l’ambassade américaine à Jérusalem a eu au moins un avantage : elle a révélé au monde le fanatisme des évangélistes qui ont inspiré la décision de Trump, et la déraison de l’extrême droite israélienne. Les deux s’entendant comme larrons en foire, pendant que la mitraille frappait à mort la jeunesse palestinienne de Gaza. Dans le regard occidental, les « fous de dieu » sont généralement islamistes. Nous savons désormais – pour ceux qui l’ignoraient encore – qu’ils peuvent être aussi états-uniens ou israéliens.

Cet aspect du conflit israélo-palestinien a longtemps été négligé parce que le sionisme religieux a été, un siècle durant, marginal. Il est aujourd’hui au pouvoir. Ne parlons pas de Benyamin Netanyahou, qui est un cynique, mais de personnages qui le tiennent sous leur influence, comme Naftali Bennett, du Foyer juif, qui ne craint pas d’affirmer : « Nous devons donner nos vies pour l’annexion » de la Cisjordanie. Ou la ministre de la Justice, Ayelet Shaked, qui, durant la dernière guerre contre Gaza, avait posté sur sa page Facebook un article génocidaire d’un propagandiste d’extrême droite appelant à la « destruction [du peuple palestinien], y compris ses vieillards, ses femmes, ses villes et ses villages, ses propriétés et ses infrastructures (1) ».

Le sionisme politique initié à la fin du XIXe siècle par Theodor Herzl a longtemps été porté par des laïques. Ce qui n’a pas empêché cette idéologie coloniale de reposer sur une contradiction malicieusement résumée par l’historien du judaïsme Amnon Raz-Krakotzkin : « Il n’y a pas de dieu, mais il nous a promis cette terre (2). » Mais un autre sionisme, religieux – quoique minoritaire –, a longtemps cohabité avec le sionisme politique de la gauche. Il puise ses racines lointaines dans les écrits d’un rabbin séfarade, Yehuda Alkalaï, au milieu du XIXe siècle. Celui-ci a rompu avec l’idée que le « retour » à Sion n’était pas possible avant la venue du Messie et que la fameuse promesse liturgique « l’année prochaine à Jérusalem » n’était surtout pas faite pour être réalisée, au risque de corrompre la Terre sainte. Or, ce sont les lointains héritiers du rabbin Alkalaï qui dominent aujourd’hui la scène politique israélienne. Ils ont fait de la promesse de Dieu à Abraham le socle de leur politique.

À vrai dire, les « laïques » avaient largement préparé le terrain. Marius Schattner, dans un ouvrage qui fait autorité, souligne que Ben Gourion lui-même avait fait de la Bible « son univers spirituel », en en gommant les aspects religieux « pour ne garder que la composante historico-mystique du Livre des livres comme preuve irréfutable de l’ancienneté de la présence juive dans le pays (3) ». Cet antireligieux, fondateur d’Israël, illustre ainsi toute l’ambiguïté du sionisme.

Ainsi, l’État hébreu aura instrumentalisé la religion avant que la religion n’instrumentalise l’État, comme c’est le cas aujourd’hui. Les sionistes de gauche, même au temps de leur splendeur, ont toujours fait de nombreuses concessions aux religieux. Ils ont ainsi admis l’existence d’un puissant réseau d’écoles religieuses, les yeshivot, qui enseignent une culture mystique à une partie importante de la jeunesse. Et voilà comment les plus influents des dirigeants actuels ont fini par s’inscrire dans la même logique que les plus extrémistes des islamistes, refusant la loi des hommes et le droit international pour ne se référer qu’à la loi divine.

C’est un fanatisme chic, qui ne promeut pas d’attentats aveugles mais peut provoquer des guerres et ordonner des massacres. Ou même, ne l’oublions jamais, assassiner un Premier ministre trop engagé sur le chemin de la paix. Le grand paradoxe, c’est que ces personnages, portant parfois cravate, sont plus éloignés aujourd’hui de toute rationalité que le Hamas lui-même. Car, si on peut voir derrière les mobilisations de masse de ces dernières semaines à Gaza la patte manipulatrice du mouvement islamiste, on peut aussi observer que son ralliement à des manifestations pacifiques constitue un tournant stratégique. Sans doute plus par réalisme que par conviction.

C’est une réalité dont les dirigeants israéliens auraient pu se saisir si, un seul instant, ils avaient voulu la paix. Le sociologue Alain Dieckhoff a raison de souligner que « la combinaison du fondamentalisme religieux et du nationalisme entretient inévitablement une logique de guerre ».

(1) Cité par Dominique Vidal, blog de Mediapart, 2 octobre 2017.

(2) Revue Mita’am, septembre 2005.

(3) Marius Schattner, Israël, l’autre conflit, André Versaille éditeur, 2008.


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