Un discours révolutionnaire

La condition du sauvetage de notre commun Titanic : opérer des « réformes fondamentales des systèmes financiers et économiques mondiaux ». Allez dire ça à MM. Trump et Poutine !

Denis Sieffert  • 8 mai 2019
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Un discours révolutionnaire
© crédit photo : Aurora Samperio / NurPhoto

Quelques jours avant la publication d’un rapport qui annonce la disparition d’un million d’espèces animales et végétales si les hommes ne se défont pas de leur indifférence et de leur avidité, un autre document est venu troubler notre ordinaire. Il venait d’outre-Atlantique, et il nous disait en substance que, quelle que soit la détestation que sa vulgarité et sa violence nous inspirent, Donald Trump est un type épatant. Si on en croit ce document et certains de nos confrères, tombés en pâmoison devant les chiffres publiés par le United States Department of Labour, il serait l’homme d’un « nouveau miracle américain » (1). Avec lui, la croissance explose, le chômage disparaît, l’inflation est à son point le plus bas, et les salaires des pauvres augmentent. Quant à l’argument que les mauvais esprits (antilibéraux) opposent généralement à ce genre de politique, il ne résiste pas à la statistique, puisque même la part des emplois précaires et des temps partiels est en baisse… Hosanna !

Nul ne peut donc le nier, le président américain fait des heureux aujourd’hui dans son pays. À première vue, sa politique est une formidable réussite. Disons-le sans rire, mais tout de même en nous dépêchant. Car son triomphe est fragile. Obtenu au prix d’un endettement colossal, il peut être rapidement remis en cause par une hausse des taux d’intérêts. Mais il y a plus fâcheux derrière ce tableau idyllique. Son « America First » est surtout une insulte pour le monde d’aujourd’hui et de demain. Aujourd’hui, parce que nombreux sont ceux, Iraniens, Vénézuéliens (qui n’avaient pas besoin de ça !), qui payent déjà de leur vie ou de leur santé des sanctions décrétées par le maître de la Maison Blanche. Et nombreuses les victimes, en Chine et ailleurs, de ses guerres commerciales. En attendant la guerre tout court contre l’Iran, dont il brandit de plus en plus sérieusement la menace.

Anémone

Elle venait toujours dans nos locaux renouveler son abonnement à Politis, et aimait à mener de longues et graves discussions au café du coin sur l’économie. Nous nous associons tous à l’hommage que lui rend Christophe Kantcheff dans ce journal.

Finalement, Donald Trump est surtout bien « pratique » pour mesurer l’ampleur des défis que notre monde doit relever. Aux idolâtres, rappelons qu’il n’y a pas de combat économique qui se gagne au sacrifice de tout le reste. Après tout, Hitler aussi a vaincu le chômage. C’est ici que nous revenons à notre explosif et dramatique rapport sur la biodiversité.

L’homme aux statistiques économiques miraculeuses est aussi celui qui qualifie le réchauffement climatique de « canular ». C’est le même qui voit dans la moindre journée de frimas la preuve que son bon sens vaut mieux que des centaines de travaux scientifiques. Le même qui fracasse son pays pour en extraire du gaz de schiste. Le même qui a ouvert quelque vingt-six millions d’hectares de l’Arctique états-unien à l’exploitation pétrolière. Au mépris de groupes autochtones qui vivent là depuis des milliers d’années, et au sacrifice d’une riche faune d’ours, de caribous, d’orignaux et d’oiseaux migrateurs. Une zone protégée par tous ses prédécesseurs depuis Eisenhower, en 1960. Mais les caribous ne votent pas. Et les Indiens Gwich’in, sans doute très peu. Avec Trump, nous sommes, jusqu’à la caricature, dans ce mépris des lendemains qui est souvent la marque des politiques bornées à l’horizon de leur réélection.

Son ami Vladimir Poutine ne voit pas la vie autrement. Il a d’ailleurs un coup d’avance, puisque lui fait déjà la guerre, bombardant ces jours-ci, sans relâche, les dernières zones rebelles de Syrie, hôpitaux compris. Et lui aussi investit massivement en Arctique et regarde le réchauffement climatique comme une merveilleuse aubaine. Car, d’ici à vingt ans, prédit le Giec, la glace aura disparu. On pourra y forer plus aisément, y trouver plus du gaz, plus de nickel et de cobalt. Mais, surtout, la fonte de la banquise va ouvrir une nouvelle voie maritime entre l’Atlantique et le Pacifique. Les livraisons d’hydrocarbures en Asie s’y feront plus vite, et pour moins cher.

Dans leur connivence idéologique, Poutine et Trump se livrent une guerre stratégique sans merci pour la conquête de ce nouvel Eldorado. Au fond, ce sont des optimistes. Du malheur du monde, ils font leur profit. Mais comment peut résonner en eux le terrible cri d’alarme de Robert Watson, le président de l’IPBES, plateforme intergouvernementale sur la biodiversité : « Nous sommes en train d’éroder les fondements mêmes de nos économies, nos moyens de subsistance, la sécurité alimentaire, la santé et la qualité de vie dans le monde entier. » Il n’est pas trop tard, dit-il. Mais la condition qu’il pose au sauvetage à notre commun Titanic est d’une telle exigence ! Changer en profondeur notre usage de la nature. Agir sur notre modèle de consommation. Et opérer des « réformes fondamentales des systèmes financiers et économiques mondiaux ». Allez dire ça à MM. Trump et Poutine ! Et à d’autres, à commencer par Emmanuel Macron, qui, pour être moins caricatural, n’en est pas moins hostile à tout changement de logique, ni prêt à rompre avec la religion de la croissance. En fait, la parole de Robert Watson est authentiquement révolutionnaire et anticapitaliste. J’ignore si c’est ainsi qu’il se définit, ni même si ces mots appartiennent à son vocabulaire, mais ce sont ceux qui me viennent en le lisant. Et si ce n’est pas perdu, ce n’est pas gagné.

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(1) Arnaud Leparmentier (évidemment), Le Monde des 5 et 6 mai.

Une analyse au cordeau, et toujours pédagogique, des grandes questions internationales et politiques qui font l’actualité.

Temps de lecture : 5 minutes
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