Le triple désastre de la mondialisation commerciale

Le libre-échange implique une déconnexion entre la valeur économique et les valeurs humaines : le bien-vivre des travailleurs, l’écologie et la qualité.

Mireille Bruyère  • 17 juillet 2019
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Le triple désastre de la mondialisation commerciale
©photo : Manifestation pour le sixième anniversaire de l'effondrement du Rana Plaza, au Bengladesh, qui a causé la mort de 1 135 personnes. crédit : STR / NurPhoto / AFP

À l’heure du Ceta et de l’accord avec le Mercosur, les partisans du libre-échange avancent leurs deux principaux arguments : la croissance et la lutte contre la pauvreté. Mais quelle croissance ? Prenons l’exemple de l’industrie de l’habillement. Dès les années 1980, à la faveur de déréglementations, un vaste mouvement de concentration a permis à quelques grandes entreprises d’avoir une position dominante. Elles fragmentent alors la chaîne de production afin de faire baisser les coûts de production en pilotant de vastes réseaux de sous-traitants en cascade.

Premier résultat, d’ordre économique : une baisse mondiale des prix, une perte d’emplois pour ce secteur dans les pays riches et l’apparition d’un sous-prolétariat au Sud (1). Ce dernier phénomène est interprété comme une sortie de la pauvreté. Mais il faudrait démontrer que cette condition est préférable à une vie de paysan – c’est-à-dire prouver l’existence d’un lien entre bien-vivre et revenu salarié dans ces pays. Les partisans du libre-échange estiment que la baisse des prix est une bonne chose et qu’il faut compenser les effets négatifs de la mondialisation en aidant les chômeurs du textile à retrouver un travail. Mais le coût humain reste élevé.

La deuxième conséquence de ce processus est une folle accélération de la production. La logique profonde du capitalisme est l’effet rebond : chaque baisse des prix conduit à une hausse de la consommation, nécessaire pour maintenir le niveau des valeurs ajoutées et des profits. La production mondiale de ce secteur a été multipliée par quatre en vingt ans, avec 140 milliards de pièces par an. Les marques proposent vingt nouvelles collections par an, jointes à une série continue de rabais, soldes et promotions afin d’accélérer la rotation des garde-robes. Le bilan écologique en est désastreux. L’industrie de la mode est la deuxième plus polluante au monde avec 1,2 milliard de tonnes de CO2 par an, l’utilisation de 4 % des ressources mondiales d’eau et les pollutions liées à l’artificialisation de la production. Non seulement les habits parcourent des distances de plus en plus grandes, mais ils sont produits à base de procédés de plus en plus polluants. La part des fibres synthétiques, que l’on retrouve sous forme de microparticules dans les océans, est passée en vingt ans de 51 % à 71 %.

Le dernier effet, conséquence des deux autres, est la baisse de la qualité des habits, qui deviennent jetables ou dangereux, soutenant notre passion pour le renouvellement. Une production écologique impliquerait non seulement un retour aux matières premières naturelles (chanvre, lin, laine) produites localement, mais surtout une garde-robe qui ne se renouvelle qu’à l’échelle de la décennie, comme c’était le cas au milieu du XXe siècle.

À chaque étape, il y a donc une déconnexion entre la valeur économique et les valeurs humaines : le bien-vivre des travailleurs, l’écologie et la qualité. La mondialisation commerciale fétichise la valeur économique mais elle signifie en réalité la dégradation de la qualité des valeurs d’usage et la dégradation de la nature.


(1) Phénomène tragiquement illustré en 2013 au Bangladesh par l’effondrement du Rana Plaza, un immeuble abritant des ateliers, qui a causé la mort de 1 135 personnes.

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