Notre engagement

Vous ne trouverez pas dans Politis de reportage sur la galère dans les transports, cette machine à produire une opinion publique docile. Car, pour nous, le caractère profondément injuste et inégalitaire de la réforme surdétermine notre traitement de l’information.

Cet article est en accès libre. Politis ne vit que par ses lecteurs, en kiosque, sur abonnement papier et internet, c’est la seule garantie d’une information véritablement indépendante. Pour rester fidèle à ses valeurs, votre journal a fait le choix de ne pas prendre de publicité sur son site internet. Ce choix a un coût, aussi, pour contribuer et soutenir notre indépendance, achetez Politis, abonnez-vous.


En 1990, le sociologue Patrick Champagne avait publié un ouvrage tout à fait passionnant : Faire l’opinion (1). Qui fait l’opinion, et comment ? Et qu’est-ce qu’on appelle « opinion publique » ? Il montrait de façon convaincante que cette « chose » à laquelle les journalistes se réfèrent en permanence est en réalité un « artefact ». Ce que beaucoup de journalistes des grands médias pourraient résumer ainsi : je me prévaux d’une opinion publique comme d’une donnée objective, alors que je l’ai en partie fabriquée. La réflexion de Patrick Champagne est, on l’aura compris, de pleine actualité. Dans l’âpreté du conflit social dans lequel nous sommes plongés, tout le monde en convient, c’est l’opinion publique qui va arbitrer. Et cette opinion publique, bien ou mal fabriquée, finit par devenir une donnée objective. Deux facteurs agissent sur elle : d’abord, et surtout, la force de la mobilisation ; ensuite, une information qui est parfois propagande. Du coup, les sondeurs sont en surchauffe, le gouvernement a le nez sur les enquêtes. Édouard Philippe pèse au trébuchet ses petites concessions qui sont autant de marchés de dupes pour briser le front du refus qui s’exprime dans la rue et se voit dans les sondages. Ici, il promet de « revaloriser les enseignants » pour compenser l’énorme ponction sur leurs retraites futures ; là, il reconnaît un peu plus de pénibilité pour les conducteurs de métro, travailleurs de l’ombre… Des professions qui agissent sur « l’opinion publique ». Mais toujours rien pour mon terrassier (évoqué dans un numéro précédent), dont le travail au marteau-piqueur dans un bruit assourdissant n’est pas considéré comme pénible.

Problème : cette « opinion publique », dont on scrute les états d’âme, n’est pas une bonne pâte à pétrir. Elle se montre indocile. Elle résiste au discours sur les privilèges des cheminots, et à la séduction des mots (ah ! la « réforme universelle » !). Pire, elle soutient le mouvement à 68 %, selon un sondage Harris Interactive publié lundi sur RTL. Les Français font payer à Macron sa suffisance de président des riches. Mais, ces jours-ci, la machine à retourner l’opinion s’emballe. Non seulement les gens souffrent parce que c’est la galère, parce qu’il n’y a pas de transports publics, que les vélos sont pris d’assaut, mais, en plus, on leur renvoie du matin au soir l’image de leur souffrance. Les voilà grimaçants dans le miroir du petit écran. Inlassablement, les mêmes interviews du salarié à la peine, et du petit commerçant délaissé. Effet de répétition. Il faudra que les 68 % soient solidement accrochés pour tenir le coup. Évidemment, cette souffrance de l’usager, ce ne sont pas les médias qui l’inventent, mais à la solliciter avec complaisance, ils en font un fait politique. Il est là l’artefact dont parlait Patrick Champagne. Cette machine à produire une opinion publique enfin docile.

Autant dire que vous ne trouverez pas ce genre de reportage dans Politis. Car, pour nous, le caractère profondément injuste et inégalitaire de la réforme surdétermine notre traitement de l’information. De même, à la question « à qui la faute ? » que nos concitoyens se posent de plus en plus devant le blocage actuel, nous refusons la réponse de proximité et quasi pulsionnelle. Le coupable de la pagaille ne sera pas ici le conducteur de métro gréviste. Nous essayons de ne jamais perdre de vue les enjeux historiques de ce conflit, et les responsabilités politiques. Tel est le sens de notre engagement, profondément social. Semaine après semaine, nous avons donc analysé le projet de réforme, tenté de déconstruire le discours gouvernemental. En nous appuyant sur les travaux d’économistes, nous avons opposé les chiffres aux chiffres. Nous avons donné la parole à des syndicalistes et à des citoyennes et des citoyens qui nous ont parlé de leurs conditions de vie, et qui ont calculé ce que leur coûterait la réforme. Nous ne leur avons jamais demandé combien de temps ils mettent pour aller au boulot…

C’est que nous revendiquons un journalisme qui ne se limite pas au constat de l’instant. Il fallait surtout, et il faut encore, répondre à une offensive gouvernementale, dont le propre est de masquer ses effets plus ou moins lointains. Quand les pensions ne suffiront plus et qu’il faudra recourir à des systèmes de capitalisation privés. Quand par simple obsolescence du système actuel, on aura tué la solidarité. Notre engagement, c’est de donner un peu de visibilité au chemin sinueux qui nous est tracé. Nous sommes évidemment loin d’être les seuls à mener cette bataille. Elle est difficile parce que le rapport de force avec les grands médias est plus que déséquilibré. L’encouragement, heureusement, vient du peuple lui-même, plus incrédule que jamais face à la parole présidentielle, et de plus en plus conscient que la réforme Macron est le produit d’un système capitaliste, dans sa pire variante, libéralo-financière.

(1) Ouvrage réédité en 2015 par les Éditions de Minuit.


Haut de page

Voir aussi

Articles récents

Souhaitez-vous recevoir les notifications de la rédaction de Politis ?

Ces notfications peuvent être facilement desactivées par la suite dans votre navigateur.