Coronavirus : Vertige de l’exponentiel

Face à une « courbe pandémique », il faut absolument ralentir la progression du virus pour l’étaler dans le temps.

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Pourquoi les gouvernements tardent-ils tant à prendre la mesure de la crise sanitaire qui se dessine ? Car ceci n’est décidément pas une grippe ! Le nouveau coronavirus SARS-CoV-2, apparu dans la ville de Wuhan en décembre 2019 et vecteur de la maladie Covid-19, a désormais largement excédé son foyer originel où, à la suite d’une mutation, il a effectué son passage d’une espèce sauvage, probablement la chauve--souris ou le pangolin, vers les humains. Après les épisodes du Sras (du virus SARS-CoV premier du nom), en 2003, et du MERS-CoV, en 2012, on sait les coronavirus capables de provoquer des syndromes respiratoires sévères. Mais avec respectivement 774 et 458 morts, ils sont déjà loin derrière les 7 200 décès (1) provoqués par SARS-CoV-2 en à peine trois mois.

L’événement n’est donc pas inédit, mais ses dimensions le sont bel et bien, posant aux gouvernements du monde entier une équation aux nombreuses inconnues et aux conséquences incalculables. « C’est un virus très malin », expliquait une virologue coréenne sur Twitter. Comprendre : il tue moins, mais se diffuse d’autant mieux. À quelle vitesse ? Les scientifiques l’ignorent, mais la courbe -pandémique chinoise semble montrer un « R0 » de 2,2 (2). Le R0 correspond au nombre moyen de personnes qu’un individu infecté peut contaminer en six jours, en prenant en compte des paramètres nombreux et complexes. Cela peut paraître proche du 1,3 de la grippe. Concrètement, cela signifie qu’une personne infectée en contamine 2,2 autres en six jours, mais que, chacune contaminant à son tour 2,2 personnes, les chiffres s’envolent très vite. Vertige de la fonction exponentielle. On voit que la différence de contagiosité avec la grippe est en fait énorme. De plus, le virus ne se signale pas avant une longue période d’incubation, puis encore une semaine d’état grippal difficilement différenciable d’un virus saisonnier.

Pour la plupart des malades, cela s’arrêtera à un gros rhume, voire pas de symptômes du tout. Mais, pour une partie d’entre eux, cela dégénère en pneumopathie sévère engageant le pronostic vital et, pour certains, entraîne la mort. Si bien que, lorsque les premiers cas graves se présentent, de nombreuses autres personnes sont déjà en phase d’incubation ou de maladie. C’est ce qui donne cette désagréable impression aux autorités du monde entier de courir derrière l’épidémie. On estime à au moins quinze jours le retard entre les statistiques visibles et la réalité de l’avancement de la pandémie.

Le taux de mortalité ou de cas graves est également une grande incertitude. Si de nombreux cas ne sont pas détectés, en revanche toutes les formes sévères et a fortiori mortelles sont comptées, donc le taux doit être plus bas que les 2 % à 4 % initialement estimés. Mais même avec les calculs les plus optimistes, reste, après le vertige de l’exponentiel, celui des grands nombres. Car ce virus est aussi « nouveau » et se répand au sein de la population sans rencontrer aucune barrière immunitaire ni vaccinale. Il est donc susceptible de contaminer beaucoup de personnes, y compris les plus fragiles, plus susceptibles de développer une forme grave.

Ces facteurs dessinent ce que les épidémiologistes appellent une « courbe pandémique ». Plus elle est haute et concentrée, plus les cas sévères se présentent sur un temps court et risquent de submerger les systèmes sanitaires, comme ce fut le cas en Chine et en Italie. D’où la stratégie défendue par les spécialistes d’« aplatir la courbe », c’est-à-dire ralentir la progression du virus pour étaler dans le temps l’effort sanitaire et éviter la submersion des hôpitaux.

Mais, comme on l’a dit, les statistiques sont trompeuses, et malgré les crises sanitaires déjà visibles en Chine, en Corée et en Italie, de nombreux gouvernements ont tristement tardé à prendre la mesure du problème. Car si l’on ignore la hauteur et la puissance de la vague, on sait en revanche que les pays asiatiques parviennent à endiguer l’épidémie. Comment ? Grâce à des mesures très strictes de « distanciation sociale » et de confinement des cas diagnostiqués et de leurs contacts. Mais cette stratégie ne peut se passer d’une politique de tests à grande échelle. La Corée du Sud, l’un des meilleurs élèves, est capable de réaliser jusqu’à 20 000 tests par jour. En France, par nécessité logistique ou par choix politique incompréhensible pour certains épidémiologistes, ce nombre plafonne à 2 000, se concentrant sur les cas sévères, rendant de fait illusoire tout endiguement.

Les stratégies de lutte les plus contestables sont donc en Occident. Le Royaume-Uni a semblé jouer la stratégie de la propagation du virus en pariant sur une immunité de groupe. Une idée qui a du sens d’un point de vue théorique, mais se heurte à d’autres inconnues, comme la fiabilité de l’immunité des personnes guéries et surtout le nombre de décès supplémentaires induits. Aux États-Unis, l’incurie de l’administration Trump s’ajoute à l’absence de système sanitaire digne de ce nom, qui risque d’avoir des conséquences dramatiques. Dans une moindre mesure, la France semble avoir aussi pris le train en retard, et en plusieurs fois, compliquant la prise de conscience citoyenne. Surtout, la stratégie de l’immunité de groupe met à mal celle des autres pays dans un réflexe égoïste, avec probablement une priorité donnée à l’économie sur la santé publique.

Mais plus encore que la réaction à l’urgence de la crise sanitaire, la question se pose de la préparation des gouvernants à un tel phénomène. Car non seulement il n’est pas inédit, mais il était même attendu. On ne compte plus les rapports de prospective de long terme issus d’instances gouvernementales ou non qui pointaient la probabilité de la survenue d’une pandémie de ce type. La mutation et la recombinaison de souches virales sont des phénomènes connus et étudiés. Cette probabilité est d’autant plus grande que la pression des activités humaines sur les écosystèmes sauvages s’accroît sans relâche, induisant, notamment en Asie, une promiscuité entre faune sauvage et populations humaines denses, des conditions idéales pour la transmission inter-espèces.

Face à une maladie nouvelle et grave, le dimensionnement des systèmes hospitaliers est également un paramètre important. Selon l’OCDE, le Japon et la Corée du Sud sont les mieux lotis avec 13,1 et 12,3 lits pour 1 000 habitants. La France se situe à 6. Les États-Unis et le Royaume-Uni à 2,8 et 2,5 !

Passé la crise sanitaire, l’impréparation des États pourrait déboucher sur une grave crise politique. Donald Trump a été mis ces derniers jours face à sa décision, en 2018, de supprimer l’administration chargée d’évaluer les risques pandémiques, et de nombreux chercheurs à travers le monde, y compris français, se sont désolés du manque de crédits alloués à la recherche sur les différentes souches de grippe et de… coronavirus.

(1) Chiffre au 17 mars.

(2) Selon l’OMS.


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