Pour un projet social et écologiste

La singularité de la situation, c’est que nul ne peut prédire ce qui va sortir de cette étrange période d’angoisse collective. Rien n’est exclu. Ni le pouvoir autoritaire et xénophobe dont rêve Marine Le Pen. Ni une gauche enfin capable d’offrir une alternative. Ni même une droite macroniste renforcée.

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Les enfants rentrent à l’école, mais la politique ne sort pas vraiment du confinement. Et la démocratie imparfaite, qui est ordinairement la nôtre, boite encore un peu plus que d’habitude. Ce n’est pas que les oppositions soient muettes, mais, pour l’essentiel, elles sont réduites à commenter l’action d’un pouvoir qui attire à lui tous les regards, en un moment particulier où, il est vrai, ses décisions conditionnent nos vies et celles de nos proches. La parole gouvernementale n’a jamais pesé aussi lourd. En temps « d’urgence sanitaire » – ce régime de semi-dictature plus ou moins consenti –, les préoccupations électorales sont inavouables. Elles n’en sont pas moins omniprésentes. Il faudrait être naïf pour croire que les positionnements choisis, l’intensité des critiques à l’encontre du gouvernement, n’ont pas quelque rapport avec les sondages. Surtout lorsque nous sommes dans cet invraisemblable entre-deux tours d’un scrutin municipal qui n’aurait jamais dû avoir lieu, et alors que la présidentielle elle-même n’est plus très loin. Qui peut imaginer en effet que nous serons, en 2022, sortis d’une crise économique et sociale qui s’annonce dramatique ? Les mots d’aujourd’hui continueront de résonner. Y penser toujours, n’en parler jamais. La singularité de la situation, c’est que nul ne peut prédire ce qui va sortir de cette étrange période d’angoisse collective. Rien n’est exclu. Ni le pouvoir autoritaire et xénophobe dont rêve Marine Le Pen avec une France recroquevillée derrière ses frontières. Ni une gauche enfin capable d’offrir une alternative sociale et écologiste. Ni même une droite macroniste renforcée, et plus que jamais aux ordres du patronat.

Le « jeu », si l’on ose dire, est totalement ouvert. On aurait tort de penser que la question « à qui va profiter la crise ? » est pusillanime. Elle peut l’être si tout est ramené à une compétition des ego (ce qui n’est jamais exclu...). Elle ne l’est pas quand il s’agit de dessiner ce fameux jour d’après, enjeu dès maintenant de furieux affrontements avec une droite et un patronat déjà en ordre de bataille. Pour la gauche, la critique des conditions de déconfinement n’a donc que peu d’intérêt. Jean-Luc Mélenchon est « inquiet ». Nous le sommes toutes et tous. Rien ne sert d’en rajouter. Qui sait ce qu’il faut faire ou ce qu’il aurait fallu faire dans la situation d’aujourd’hui, telle qu’elle a été créée par les pénuries et les mensonges antérieurs ? Qui sait s’il fallait commencer par rouvrir les petites classes, ou pas ? Ou pourquoi le métro et pas les plages ? Qui sait si nous allons ou non subir une deuxième vague ? Il suffit de regarder ailleurs pour voir que les interrogations sont les mêmes. Partout, les pouvoirs tâtonnent face à une situation infiniment complexe. C’est que chaque décision porte en elle-même deux vérités contradictoires, sanitaire et économique, qui doivent être prises en considération l’une et l’autre. Certains choix gouvernementaux dans les rythmes de déconfinement sont donc discutables à l’infini.

Ce qui n’est pas acceptable, c’est lorsque les conditions de sécurité ne sont pas réunies. Et quand le pouvoir profite de la menace pandémique pour s’attaquer aux acquis sociaux. Pour le reste, la critique, je le crois, doit être systémique plus que systématique. La pénurie de masques, de tests, la dégradation de notre système hospitalier, tout renvoie à une doctrine néolibérale avec laquelle il faut rompre. Et cette rupture ne se fera pas avec Emmanuel Macron. Son appel du 16 mars à « cette union nationale qui a permis à notre pays de surmonter tant de crises », sa référence aux « Jours heureux », empruntés au Conseil national de la Résistance, ne doit tromper personne.

À cet égard, la proposition d’un « Grenelle » de l’après, formulée par Yannick Jadot, souffre d’une réelle ambiguïté. S’agirait-il d’une négociation, comme en 1968, ou d’un « Matignon » comme en 1936 ? Et pourquoi pas ? Ou bien de l’élaboration d’un programme de gouvernement, comme le suggère la comparaison avec le Conseil national de la Résistance ? Mais Macron n’est pas de Gaulle. Et le souhait de Jadot d’un rassemblement qui serait « le plus large possible de tous ceux qui veulent se mobiliser autour des grandes transformations indispensables de notre modèle » paraît peu compatible avec l’actuel président. À moins que celui-ci soit soudain touché par la grâce... Il est donc important pour la suite que la ligne de partage gauche-droite reste infranchie. Non par sectarisme, mais parce que la pandémie a remis en évidence tous les fondamentaux de la gauche. Les manifestants méprisés et malmenés de la veille sont devenus les héros du jour. Si la honte avait encore existé, elle aurait affligé ceux qui, pendant des mois, leur ont répondu par la matraque. La crise a mis à bas les dogmes budgétaires. Elle a aussi porté à maturité dans les consciences la nécessité d’un tournant écologiste immédiat. L’urgence est là. Car en face, les discours musclés et les professions de foi productivistes se multiplient. Elles étaient, il y a quelques jours encore, le seul fait du président du Medef. Les voilà reprises aujourd’hui par la droite parlementaire, et par le Premier ministre lui-même. Il est temps que les gauches sociales et écologistes se mettent en situation de proposer à nos concitoyens autre chose que l’alternative entre la folie libérale qui s’annonce et un régime autoritaire.


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