L’Europe face au défi de Netanyahou

Avec le plan Trump, que le Premier ministre israélien veut mettre en œuvre à partir du 1er juillet et qui serait la plus importante amputation du territoire palestinien depuis 1948, un mot ressurgit dans les discours les plus officiels : « Apartheid. »

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Quand on parle du conflit israélo-palestinien, il n’est jamais inutile de se souvenir d’un mot énigmatique prononcé par David Ben Gourion, à la veille de la proclamation de l’État d’Israël, le 14 mai 1948 : « Rien ne nous force à préciser les limites de notre État. » Celui que l’on appelle généralement le « Père d’Israël » tentait alors de convaincre la droite sioniste, qui voulait tout, tout de suite, que le « partage » n’était qu’une étape. Ben Gourion était convaincu qu’un jour Israël étendrait son territoire de la Méditerranée au Jourdain. Et pour y parvenir, il ne fallait surtout pas que le jeune État eût des frontières. Soixante-douze ans plus tard, il n’en a toujours pas. Avec le plan Trump, que Benyamin Netanyahou veut mettre en œuvre à partir du 1er juillet, la cynique prophétie de Ben Gourion est-elle sur le point de s’accomplir ? À coups de guerres et d’habiles négociations, et avec l’appui économique et militaire des grandes puissances – la France d’abord, les États-Unis ensuite –, le projet colonial n’a jamais cessé d’avancer. Si les choses se passent comme Netanyahou l’espère, nous assisterons dans les prochaines semaines à la plus importante amputation du territoire palestinien depuis la guerre de 1948. Mais l’entreprise rencontre cette fois quelques obstacles. La Jordanie, depuis longtemps anesthésiée par les dollars américains, réalise soudain que le péril arrive à sa porte et risque d’agiter une population majoritairement palestinienne. Plus étonnant encore, il s’est produit lundi soir, à Jéricho, un rassemblement sans précédent contre le projet israélien, auquel ont pris part les ambassadeurs d’une quarantaine de pays. Le coordinateur spécial de l’ONU et le représentant de l’Union européenne étaient là, au côté de l’OLP, et devant des milliers de Palestiniens. On oserait presque dire que la « communauté internationale » s’est réinventée. Pour un soir.

L’enjeu, il est vrai, est colossal. L’annexion de 30 % du territoire palestinien n’intégrerait pas seulement les colonies israéliennes, elle encerclerait aussi cent cinquante villages peuplés de quelque 140 000 Palestiniens, et Israël s’approprierait la fertile vallée du Jourdain. Tout un peuple serait à la merci d’un véritable nettoyage ethnique ! Car il n’est évidemment pas question d’accorder à ces Palestiniens, absorbés de force dans un pays qui n’est pas le leur, une nationalité, synonyme de droit de vote (un sujet de discorde entre Netanyahou et son allié Benny Gantz). La loi de juillet 2018 a d’ailleurs préventivement redéfini Israël comme État-nation juif, éliminant au passage toute référence à la démocratie et institutionnalisant le statut discriminatoire des Palestiniens. Un mot ressurgit aujourd’hui dans les discours les plus officiels : « Apartheid ». C’est ce mot sans doute qui fait peur aux meilleurs amis d’Israël qui ont jusqu’ici soutenu toutes les campagnes de bombardement et ignoré pendant vingt ans le doublement du nombre des colons. Voilà que BHL et Finkielkraut pétitionnent pour suspendre le bras du crime. Et on semble pris d’hésitations du côté de la Maison Blanche. Le gendre de Trump, Jared Kushner, grand ordonnateur du projet, conseille à Netanyahou d’y aller pas à pas. Quelques annexions pour commencer, la suite plus tard. On redoute l’effondrement de l’Autorité palestinienne, qui n’est pas encore tout à fait une fiction. Israël aurait alors à gérer politiquement et financièrement une population de deux millions et demi d’âmes. Et il aurait à faire face à une nouvelle dégradation d’image. Le boycott international, qui est pour l’instant une campagne des sociétés civiles, comme BDS France, interpellerait les grandes capitales. Des voix d’ONG s’élèvent pour demander que l’Union européenne et la France, qui ont fait preuve de tant de lâchetés dans ce dossier, traitent Israël comme elles ont traité la Russie après l’annexion de la Crimée. Le chef de la diplomatie luxembourgeoise, Jean Asselborn, a osé la même comparaison. Et Jean-Yves Le Drian s’est lui-même fendu d’une menace. Parole de matamore ?

Habitué aux rodomontades européennes, Netanyahou peut être tenté de passer outre. Qui, hormis les Palestiniens eux-mêmes, a jamais vraiment contrarié ses plans ? De plus, il a tout intérêt à agir avant le 3 novembre, date de la présidentielle américaine. Il sait que si son ami Donald Trump est battu, il perdra sa carte maîtresse. Mais s’il passe à l’acte, l’Union européenne et la France, qui sont en première ligne dans cette affaire, seront attaquées dans leurs grands principes allégués, d’antiracisme et de démocratie. Un ferment de trouble jusqu’au cœur de nos sociétés. Peuvent-elles accepter d’Israël ce qu’elles n’avaient pas accepté de l’Afrique du Sud d’avant Mandela ?

Le hasard a voulu qu’à la veille de cette nouvelle entreprise coloniale disparaisse l’une des grandes consciences d’Israël, l’historien Zeev Sternhell. Il nous avait reçu il y a quelques années à l’université hébraïque de Jérusalem où il nous avait exposé les deux combats de sa vie. L’« archisioniste » (c’était ainsi qu’il se définissait) était un combattant inlassable de la solution à deux États, usant de mots très durs pour qualifier le racisme israélien qu’il disait « proche du nazisme à ses débuts ». L’historien avait bousculé l’historiographie française en analysant Vichy comme un pur produit de notre histoire nationale, et non comme une parenthèse étrangère à la République. Sa voix va manquer.


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