#Déboulonnable Gallieni ? : « Détruire les éléments locaux non utilisables »

Politis questionne des « grandes » figures de l’histoire liées à la colonisation. Aujourd’hui, le général Gallieni de la 3è République qui a « pacifié » Madagascar au prix d’une politique brutale et raciale.

Patrick Piro  • 4 juillet 2020
Partager :
#Déboulonnable Gallieni ? : « Détruire les éléments locaux non utilisables »
© photo : Daniel Thierry / Photononstop via AFP

L’édification de la légende Gallieni atteint un point culminant en septembre 1914. Alors gouverneur militaire de Paris, il est à l’initiative de la célèbre opération des « taxis de la Marne », réquisitionnés pour acheminer des renforts dans la bataille de l’Ourcq, victoire décisive pour stopper l’avancée allemande. Le général Joseph Gallieni, décédé en 1916, sera élevé à titre posthume à la dignité de maréchal de France.

Les monuments, les noms donnés aux rues ne sont pas un livre d’histoire, ils sont des choix, et des honneurs publics délivrés en fonction d’enjeux politiques et du regard de la société d’une époque donnée. Non, les partisans du déboulonnage de certaines statues ne veulent pas « effacer » des noms de l’histoire du pays. C'est même l’inverse : en parler, mais en n’omettant rien de l’« œuvre » des honorés. Il est sain que le pays questionne son histoire, notamment coloniale, et les statues ne sont que la partie émergée de cet iceberg. Politis a choisi de retoucher le portrait de quelques « figures nationales ».
18 ans plus tôt, un bref moment cerne à la fois sa personnalité et l’esprit d’une époque saisie par l’avidité coloniale. C’est en 1896, et Gallieni se soigne d’une harassante campagne militaro-administrative au Tonkin. En quatre ans, il a débarrassé la colonie asiatique des bandes de pirates chinois qui mettaient en péril sa prospérité. Il en revient auréolé du prestige de « pacificateur ».

Aussi André Lebon, ministre des Colonies, voit en lui l’homme providentiel qui peut éviter à l’empire la perte de Madagascar. Résistance à l’occupant, guérillas, puis insurrection « Menalamba » : le protectorat que la France a imposé sur la « Grande île » tourne au fiasco en dépit de l’apparente collaboration de la reine Ranavalona III, et la présence d’un corps expéditionnaire de 15 000 soldats qui a entrepris l’invasion de l’île en 1895.

Gallieni est totalement dévoué à l’idéal républicain du moment, hégémonique à Paris, exécutif et législatif compris : soumettre, pacifier, mettre en production les populations des nouveaux territoires au profit de l’empire. « Vous apprendrez de nous à aimer la France, votre nouvelle patrie, et à devenir d’habiles ouvriers et de bons cultivateurs » écrit le militaire, empreint d’une mission civilisatrice qui l’habite tout entier. Gallieni hérite des pleins pouvoirs civils et militaires. Il saura en abuser constamment, conscient d’être dépositaire de la confiance aveugle des politiques de l’époque, qui lui accorderont à son retour leur quitus pour son efficacité. « Je ne me préoccupe, ni des textes, ni des règlements, écrira-t-il, je vais droit au but général : ramener la paix ; franciser l’île et donner le plus grand appui possible à la colonisation française »…

Trois semaines après son arrivée, c’est le coup de force contre la monarchie malgache. Il fait arrêter le ministre de l’Intérieur et un prince, opportunément accusés de rébellion. Condamnés à mort puis exécutés, ce qu’aurait demandé Gallieni afin de susciter une « forte impression sur les indigènes ». Quatre mois plus tard, la reine est exilée, et la monarchie abolie.

Dépositaire de l’autorité totale, le gouverneur général entreprend de la nettoyer des foyers d’insurrection. Il y déploie la stratégie politico-militaire mise au point au Tonkin, appuyée sur des préceptes utilitaristes clairement raciaux. « Toute agglomération d’individus, race, peuple, tribu ou famille, représente une somme d’intérêts communs ou opposés. S’il y a des mœurs et des coutumes à respecter, il y a aussi des haines et des rivalités qu’il faut savoir démêler et utiliser à notre profit, en les opposant les unes aux autres, en nous appuyant sur les unes pour mieux vaincre les secondes. » Cette « politique des races » sera théorisée par Gallieni.

Neuf années de campagne malgache se solderont par des dizaines de milliers de morts, y compris par exécutions sommaires et massacres, comme celui d’Ambiky (5 000 morts, hommes, femmes et enfants) perpétré par un subordonné de Gallieni. Il en déplorera la fougue (sans sanction) et se dédouanera au nom de « l’impossibilité » d’échanger des ordres à la vitesse requise. Même argument d’efficacité pour justifier son coup d’État sur l’île, de retour à Paris, certain de la bienveillance des politiques : il a pacifié la colonie.

Et l’a mise en ordre de production. Son prédécesseur le général Laroche avait aboli l’esclavage, une pratique locale. Le nouveau maître de l’île avait alors immédiatement rassuré les propriétaires : c’est un bout de papier, poursuivez comme avant. Pas question de saper l’économie. D’ailleurs Gallieni instaurera la corvée obligatoire pour les adultes pour des travaux divers (chemin de fer, écoles, etc.). En 1900, des colons français s’alarment auprès du gouverneur général : « Vous êtes au courant de la mortalité effrayante qui frappe les prestataires employés à la construction de la route de Tananarive-Tamatave (…) C’est avec une fréquence vraiment inquiétante que se multiplient des actes d’arbitraire (…) L’indigène est arrêté, emprisonné pendant des mois sans jugement, sans interrogatoire ; et cela avec d’autant moins de ménagements que le détenu est toujours utilisé comme main d’œuvre économique. »

Le nom de Gallieni reste largement répandu dans l’espace public. Il baptise une bonne vingtaine de voies (dont de nombreuses « avenues »), mais aussi une école maternelle (Nogent-sur-Marne), un lycée (Toulouse), des statues (Paris, Saint-Gaudens) une station de métro (Bagnolet), un pont (Lyon), un quartier et plusieurs équipements à Fréjus d’où est originaire son épouse, un lycée militaire (La Flèche), des casernes (Abidjan et…Tamatave, à Madagascar !) et même une péninsule (Kerguelen).

Lire aussi : Tous les articles de la série, en cliquant ici

Société Idées
Temps de lecture : 4 minutes
Soutenez Politis, faites un don.

Chaque jour, Politis donne une voix à celles et ceux qui ne l’ont pas, pour favoriser des prises de conscience politiques et le débat d’idées, par ses enquêtes, reportages et analyses. Parce que chez Politis, on pense que l’émancipation de chacun·e et la vitalité de notre démocratie dépendent (aussi) d’une information libre et indépendante.

Faire Un Don

Pour aller plus loin…

La pollution, un impensé colonialiste
Analyse 6 février 2026 abonné·es

La pollution, un impensé colonialiste

Chlordécone aux Antilles, pénuries d’eau à Mayotte, aires d’accueil de gens du voyage contaminées, quartiers populaires asphyxiés… Les populations racisées paient le prix fort d’un racisme environnemental que l’écologie dominante peine encore à nommer.
Par Thomas Lefèvre
À Hellemmes-Ronchin, « on paye pour notre mort »
Reportage 6 février 2026 abonné·es

À Hellemmes-Ronchin, « on paye pour notre mort »

Depuis plus d’une décennie, l’association Da So Vas dénonce des conditions de vie alarmantes sur l’aire d’accueil en bordure de Lille et demande des solutions de relogement. Ce lieu est devenu un symbole du racisme environnemental subi par les gens du voyage.
Par Thomas Lefèvre
La mémoire fragmentée des enfants d’immigrés
Histoire 5 février 2026

La mémoire fragmentée des enfants d’immigrés

Marquées par les traumatismes de guerre, de racisme ou de pudeur, les histoires familiales des enfants issus des générations postcoloniales peinent à être partagées. Face à ces silences, les enfants héritent d’une mémoire fragmentée, et peinent à retrouver leur récit.
Par Kamélia Ouaïssa
Immigration : absents des plateaux, les premiers concernés créent leurs propres espaces d’expression
Analyse 5 février 2026 abonné·es

Immigration : absents des plateaux, les premiers concernés créent leurs propres espaces d’expression

Les médias dominants, ou mainstream, semblent aborder encore l’histoire coloniale et l’immigration à travers un regard dominant. Podcasts, médias indépendants et plateformes numériques deviennent alors des lieux de contre-récit, de mémoire et de réappropriation.
Par Kamélia Ouaïssa