Boiron : les salariés s’estiment victimes des mauvais choix de l’entreprise

Invoquant une « campagne de dénigrement contre l’homéopathie » et la suppression du remboursement décidée par le gouvernement, le leader mondial du secteur a annoncé des suppressions d’emploi massives. Les syndicats, eux, pointent que l’entreprise a des moyens, notamment de verser des dividendes à ses actionnaires.

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L’annonce a fait l’effet d’une bombe. Le 11 mars, à quelques jours du confinement généralisé, le spécialiste de l’homéopathie annonçait le plus grand plan social de son histoire : 646 emplois supprimés sur 2.312, soit plus du quart des effectifs ; 13 sites fermés sur 31 en France, dont une usine de production. Du côté des syndicats, l’incompréhension est totale. « On savait qu’un plan de réorganisation allait se mettre en place, mais ça a été un choc, on ne s’attendait pas à autant de suppressions de postes », explique Jean-Pierre Icard, délégué CFDT. « On a toujours été assez clairs sur le sujet », se défend la direction de l’entreprise, invoquant la fin du remboursement – remboursée à 15 % depuis 2020, contre 30 % précédemment, l’homéopathie cessera de l’être le 1er janvier 2021.

« Un gaspillage humain et économique »

« On a l’impression qu’ils anticipent les pertes pour compenser », lance Vincent Mounier, délégué syndical FO, dénonçant « un gaspillage humain et économique ». Même son de cloche du côté d’Alain Cohard, délégué syndical CFE-CGC :

C’est un coup de massue et une trahison pour les salariés qui s’étaient investis pour le soutien de la thérapeutique homéopathique en allant faire signer des pétitions : ce sont ces mêmes personnes que la direction envisage de licencier quelques mois plus tard.

Pendant le confinement et malgré l’annonce d’un plan social, les salariés s’étaient également attelés à la production des gels hydroalcooliques pour l’Établissement français du sang (EFS) et les pharmacies. Aujourd’hui, Boiron propose à ses salariés des licenciements avec peu ou pas de possibilités de reclassement. « Pour le personnel de distribution dans les établissements qui ferment, il n’y a pas de perspectives de reclassement, car c’est du personnel peu qualifié qui va se retrouver au chômage avec les effets du Covid, explique Jean-Pierre Icard (CFDT). Il y a un réseau commercial qui est supprimé avec des propositions de reclassement, mais on sait que la moitié va refuser ces offres car ce sont de nouveaux métiers. »

Selon les syndicats, d’autres solutions s’offraient à l’entreprise. « Il y a une baisse d’activité que l’on ne nie pas, mais on aurait préféré qu’il y ait des plans de départs volontaires. On aurait dû attendre que l’homéopathie soit totalement déremboursée », détaille Jean-Pierre Icard (CFDT). De son côté, l’entreprise affirme que « dans les tout premiers échanges qu’on a eu en 2019, on avait déjà indiqué que si on était déremboursé, cela aura des conséquences lourdes en terme d’emploi pour la filière. On avait évoqué à peu près 1.000 emplois. »

Une trésorerie à plus de 215 millions d’euros

Les résultats publiés par l’entreprise pour le premier semestre 2020 sont mauvais : l’activité accuse un recul de 16,5 % en France. Pourtant, avec une trésorerie à plus de 215 millions d’euros en 2020, Boiron n’est pas endettée. « La trésorerie ne sera impactée par le coût total du plan de réorganisation en France qu’en 2021 essentiellement », précise l’entreprise. « Boiron n’est pas en difficulté financière, il y a une baisse d’activité réelle mais ce n’est pas une baisse de la rentabilité de l’entreprise. L’an dernier, elle a fait 35 millions de bénéfices », explique de son côté Jean-Pierre Icard (CFDT). « Même si le résultat est en baisse, il est encore positif. L’entreprise telle qu’elle fonctionne aujourd’hui est encore viable très largement », soutient également Alain Cohard (CFE-CGC). La direction confirme : « La trésorerie est le signe d’une entreprise qui est bien gérée et qui n’est pas endettée », elle est destinée à « financer un plan social d’envergure » et « accompagner chacun des salariés qui sera concerné ».

À l’international, avec une progression de plus de 20 % du chiffre d’affaires pour le premier semestre 2020, l’activité de l’entreprise est en nette augmentation. L’entreprise a même annoncé la création d’une nouvelle filiale à Hongkong en mars dernier. « Pendant quelques années, c’est la France qui a tiré l’international. Maintenant la France est en baisse, Boiron ne veut pas récupérer l’aide qu’on a apporté à l’international », dénonce Jean-Pierre Icard (CFDT). La direction de l’entreprise s’y refuse : « Il faut que l’activité française finance le développement français, c’est le plus simple. On ne peut pas miser un financement d’activité en France par des choses qui relèveraient de l’international, cela ne serait pas pérenne. »

« 17 millions d’euros de dividendes »

Selon les syndicats, le plan de déremboursement de l’homéopathie n’est pas le seul responsable du plan social. Ils pointent les erreurs et mauvais choix stratégiques de ces dernières années. Alain Cohard (CFE-CGC) dénonce :

Le déremboursement a été le coup de grâce, mais des choses n’avaient pas été prévues par la direction. On s’était débarrassé de plusieurs lignes de produits l’année dernière qui auraient pu nous permettre de rebondir maintenant.

Les syndicats mettent également en cause les 17 millions d’euros de dividendes distribués aux actionnaires au printemps dernier. Au même moment, l’entreprise faisait l’annonce d’un plan social. « Cet argent aurait dû servir à la relance de l’entreprise », dénoncent les syndicats dans un communiqué. En 2018, Boiron a également consacré plus de 60 millions d’euros en vue d’un plan de rachat d’actions. « Elle s’est ainsi privée de moyens de recherche, d’investissement et de croissance externe », ajoutent les syndicats. « Nos actionnaires auraient pu avoir la pudeur de ne pas se distribuer ces dividendes », s’émeut Vincent Mounier (FO).

« Être accompagné dignement »

Les syndicats, eux, attendent des réponses fortes, dans une entreprise où beaucoup de salariés sont âgés de plus de 50 ans. Des rassemblements ont été organisés ce 16 septembre devant le siège social de Boiron à Messimy (Rhône), et devant la direction régionale à Nantes, pour demander à l’entreprise de revoir son plan de réorganisation. Le plan social a d’ores et déjà des conséquences chez les sous-traitants, notamment les transporteurs, qui ont annoncé des licenciements après être passé de deux livraisons à une livraison par jour. En 2019, l’entreprise avait déposé un recours au Conseil d’État pour maintenir un remboursement à 15 %. « Cela pourrait nous amener à revoir le dimensionnement du plan », annonce la direction. L’arrêt du Conseil d’État est attendu d’ici la fin de l’année.


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