Monsieur Macron et la nation

Les pauvres sont pauvres car ils sont paresseux et irresponsables, contrairement aux entreprises.

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ous sommes en train de réapprendre à être pleinement une nation. C’est-à-dire qu’on s’était progressivement habitués à être une société d’individus libres. Nous sommes une nation de citoyens solidaires. » Ainsi s’exprimait M. Macron, le 14 octobre, laissant entendre pour justifier son couvre-feu que la solidarité valait bien des mesures liberticides. De quelle solidarité parle-t-il ? La différence de traitement entre la majorité silencieuse et les « premiers de cordée », entre travail et capital, n’a jamais été aussi flagrante.

Alors que le chômage augmente rapidement, que les bénéficiaires de l’aide alimentaire ont doublé depuis 2009 pour dépasser 5 millions de gens et que de nouvelles personnes sont concernées chaque jour, les différentes aides et les minima sociaux ne sont pas augmentés, malgré l’urgence. Les jeunes souffrent particulièrement, mais le revenu de solidarité active (RSA) ne sera pas étendu aux 18-25 ans et les allocations logement diminuent. Plus grave encore, une bonne partie de ces aides sont conditionnelles. Ceux qui bénéficient du RSA (presque 2 millions de personnes, pas loin de 4 millions en comptant les membres du foyer) sont obligés de justifier de toute une série de démarches et sont sanctionnés s’ils ne parviennent pas à les faire (baisse de l’allocation, voire radiation pure et simple). La même logique préside à la réforme des allocations-chômage, pour l’instant repoussée à janvier 2021, ainsi qu’au recours généralisé aux primes plutôt qu’aux hausses de salaires. Les pauvres sont pauvres car ils sont paresseux et irresponsables, ce qui ne peut être changé que par des mesures incitatives et punitives, la carotte et le bâton. De dignité il n’est pas question.

Dans le même temps, les firmes et les 5 % les plus riches bénéficient de cadeaux fiscaux et d’aides non conditionnelles. Depuis plusieurs décennies, les mesures en faveur du capital se sont accumulées. Dans ce contexte déjà très favorable, les aides aux entreprises pour limiter les effets de la crise sanitaire sont massives. Outre 300 milliards d’euros de prêts garantis et 76 milliards de report ou d’annulation de charges sociales et fiscales, les entreprises voient les salaires pris en charge par l’État grâce au chômage partiel (31 milliards), et les impôts de production baisseront de 20 milliards sur les deux prochaines années. Certaines grandes entreprises ont aussi été aidées directement : 7 milliards d’euros pour Air France, 5 milliards pour Renault… Ces centaines de milliards sont, eux, déboursés sans contrepartie aucune. Les firmes sont libres de continuer à distribuer de généreux dividendes, à supprimer des emplois, à polluer (1)… Pas besoin de mesures incitatives ici, encore moins punitives, puisque, contrairement aux salariés et aux chômeurs, les entreprises sont par définition responsables.

Les aides publiques sont ainsi à deux poids, deux mesures : quelques primes exceptionnelles sous conditions pour ceux qui sont solidaires, un fleuve de liquidités inconditionnelles pour ceux qui sont libres. Étrange conception d’une « nation de citoyens solidaires ».

(1) Observatoire des multinationales, « Allô Bercy ? Aides publiques : les corona-profiteurs du CAC 40 », octobre 2020.


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