Dossier : Fukushima : Les 10 ans qui ont plombé le nucléaire

L’Allemagne prend congé de l’atome

Les derniers réacteurs seront arrêtés l’an prochain, conformément à la décision politique prise après l’accident de Fukushima.

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En décembre 2022, les opérateurs des centrales d’Emsland, d’Isar et de Neckarwestheim interrompront définitivement les trois derniers réacteurs nucléaires encore en fonctionnement à cette date en -Allemagne. Comme décidé après la catastrophe de Fukushima, alors que l’atome produisait 22 % de l’électricité. De fait, le pays avait pris la décision de sortir du nucléaire dès 2000, sous un gouvernement alliant la gauche sociale-démocrate et les écologistes. Le « consensus atomique » signé alors interdisait toute mise en marche de nouveaux réacteurs et établissait, pour chaque centrale, le volume d’électricité nucléaire qu’il lui restait à produire. Au bout de ce scénario, tous les réacteurs auraient été fermés vers 2020.

En 2010, le gouvernement d’Angela Merkel (droite conservatrice et parti libéral coalisés) décide de revenir sur ce calendrier, en prévoyant de prolonger la durée d’exploitation des centrales de 12 ans en moyenne. Le mouvement antinucléaire allemand se ravive. Des dizaines de milliers de personnes manifestent ; l’icône du soleil, qui signifie « atome, non merci », revient en force. Arrive la catastrophe de Fukushima. La chancelière allemande, qui détient un doctorat de physique, change alors radicalement de cap. Son parti, -traditionnellement pro-nucléaire, la suit sous la pression de l’opinion, massivement choquée par l’accident. En juin 2011, une loi approuvée par la droite, les sociaux-démocrates et les Verts acte un nouveau calendrier d’arrêt de tous les réacteurs, avec date butoir en 2022. Seul le parti de gauche Die Linke vote contre : il voulait une sortie plus rapide.

Depuis, la question des compensations financières accordées aux exploitants des centrales n’est toujours pas réglée. En 2018, le pays adopte une loi définissant un calcul des sommes, une fois tous les réacteurs arrêtés : de l’ordre d’un milliard d’euros au total. Les exploitants avaient déjà lancé plusieurs procédures judiciaires pour obtenir des conditions plus avantageuses. En décembre, la Cour constitutionnelle a tranché en leur faveur, ordonnant de réécrire les règles de compensation. L’un d’entre eux, le suédois Vattenfall, a même interpellé un tribunal d’arbitrage international chargé de régler les différends entre États et investisseurs. Il réclame environ cinq milliards d’euros à -l’Allemagne. «Cette procédure est toujours en cours. Quant à la décision du tribunal constitutionnel, elle ne remet pas en cause la date de 2022, précise Juliane Dickel, chargée des questions énergétiques à l’association environnementale Bund (branche allemande des Amis de la Terre). Et les conditions vont dans l’intérêt des exploitants : ils se sont libérés à bon compte du poids de la gestion des déchets radioactifs. » En effet, s’ils ont provisionné à hauteur de 24 milliards d’euros un fonds public destiné à financer la future gestion des déchets, ils en ont surtout intégralement transmis l’épineuse responsabilité à l’État.

C’est principalement ce sujet qui domine aujourd’hui le débat public sur le nucléaire en Allemagne. Moins de deux ans avant l’échéance de 2022, le pays n’a toujours pas déterminé de site d’enfouissement -définitif des déchets. Une commission a siégé entre 2015 et 2017, une procédure est en cours et une convention participative, avec citoyens, élus locaux et scientifiques, a même été lancée il y a quelques semaines. « Les protestations antinucléaires pourraient redémarrer, parce que les gens prennent conscience que ces déchets pourraient se retrouver définitivement stockés près de chez eux », pointe Jochen Stay, porte-parole depuis plus de dix ans du mouvement antinucléaire .ausgestrahlt. «Il y a un consensus social en Allemagne sur le fait que l’énergie nucléaire est dangereuse et que le risque qui lui est lié est incontrôlable », note aussi Juliane Dickel.

Pourtant, des voix dissonantes se font à nouveau entendre. Le parti d’extrême droite AfD, créé après Fukushima, est résolument pour l’énergie atomique. Quelques responsables du parti de Merkel, la CDU, même largement minoritaires, remettent en cause la date de 2022, tout comme le patron de Volkswagen et une petite association, Nuklearia. « Car, depuis des années, le débat s’agite sur la manière de sortir à la fois de l’énergie atomique et du charbon, émetteur de CO__2 responsable du dérèglement climatique, analyse Jochen Stay. Nous avons toujours dit qu’il suffit pour cela de développer les énergies renouvelables et les technologies de stockage de l’électricité qui permettent de pallier la variabilité de la production du solaire et de l’éolien. » Mais l’argument circule bel et bien : il serait inenvisageable de baisser les émissions de CO2 du pays sans recourir au nucléaire. « Charbon et nucléaire sont deux sources très problématiques, défend Juliane Dickel. En privilégier une n’est pas pertinent. » Les jeunes activistes pour le climat de Fridays for Future rejettent aussi clairement le recours à l’atome, même comme alternative au charbon.

Et contrairement à ce qui est régulièrement répété par certains politiques en France, la consommation de charbon (lignite et houille) n’a pas augmenté en Allemagne depuis 2011. Bien qu’encore importante, sa contribution à la production nationale d’électricité a même fortement baissé : de 45 % à 24 % entre 2011 et 2020. Car, dans le même temps, la part des énergies renouvelables a plus que doublé : de 20 % à 45 %. Si bien que l’Allemagne a décidé l’an dernier qu’elle sortirait aussi du charbon, d’ici à 2038. « Pour autant, 2022 ne nous sortira pas totalement de l’atome, souligne Edo Günther, porte-parole sur les questions nucléaires de Bund. Nous abritons un centre européen de recherche sur l’énergie atomique, une usine de combustible nucléaire du français Framatome et une installation d’enrichissement d’uranium du britannique Urenco. » L’Allemagne s’inquiète aussi de la sûreté de centrales nucléaires belges et tchèques, ainsi que d’un projet de réacteurs polonais au bord de la Baltique. «Nous sommes pour une sortie mondiale du nucléaire, souligne Juliane Dickel. Une technologie aussi risquée n’a pas -d’avenir.»


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