La tragédie de Mila

Mila a beaucoup d’ennemis, stupides, et certains fanatiques et dangereux. Elle compte sans doute de vrais amis. Mais elle a surtout autour d’elle une ribambelle de faux amis. Ceux-là sont plus obsédés par leur croisade islamophobe que par le sort réel d’une jeune fille privée de tous les plaisirs de son âge.

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Difficile ces jours-ci d’échapper au regard clair et insistant de Mila qui, comme elle le dit elle-même, ne cille jamais face à l’adversité. La jeune fille est omniprésente dans les médias. Il est vrai que, à 18 ans, elle publie déjà un livre qui bénéficie d’une promotion digne d’un prix Nobel de littérature. Mila voulait la célébrité, elle l’a. Mais elle vit un enfer. Tout a commencé en janvier 2020 par un dialogue sur ses préférences amoureuses, qui aurait dû rester privé. Mais rien n’est privé sur les réseaux sociaux. La conversation dévie sur les femmes arabes et l’islam, ce qui lui vaut les premières menaces. Au lieu de briser là, la jeune fille surenchérit dans une vidéo où elle tient contre l’islam et les musulmans des propos obscènes. Sur Internet, la vidéo sera vue 35 millions de fois. S’ensuivent un torrent d’insultes misogynes et homophobes et des dizaines de milliers de menaces de mort. Voilà pour les faits. Où l’on voit une jeune fille qui n’a rien contrôlé de son expression ni de son impact sur les réseaux sociaux. Elle se dit aujourd’hui « dépassée ». L’affaire Mila, c’est peut-être d’abord ça : une histoire de réseaux sociaux. Une adolescente qui n’a pas imaginé que ses mots allaient soudain se propager partout en France et au-delà. Aujourd’hui, la jeune fille, déscolarisée, est protégée en permanence par des agents de sécurité. Elle se dit « invisible ». En pleine lumière médiatique, mais condamnée à se cacher. Elle résume sa situation et son état d’esprit d’une phrase terrible : « Dans cinq ans, je serai peut-être morte. »

Mila a beaucoup d’ennemis, stupides assurément, mais c’est peu dire, car certains sont fanatiques et possiblement dangereux. Elle compte sans doute de vrais amis. Mais elle a surtout autour d’elle une ribambelle de faux amis, qui se sont emparés de son cas à des fins évidentes de bataille politique. La voici promue par l’inévitable avocat Richard Malka égérie de la « liberté d’opinion et d’expression », et des « valeurs républicaines ». Marine Le Pen vante le « courage » de la jeune fille. L’ancienne ministre de la Justice Nicole Belloubet s’y est reprise à deux fois, en déclarations contradictoires, pour conclure que « chacun peut critiquer une religion avec les mots de son choix ». Les faux amis se bousculent pour encourager la jeune fille à persister. Elle s’était excusée ; elle a retiré ses excuses. On lui souffle le bon vocabulaire : quand elle dit « votre dieu, je lui mets un doigt dans le cul », elle ne fait jamais que « critiquer la religion », ou exercer son « droit au blasphème ». En février, Emmanuel Macron s’en mêle pour regretter que « les gens ne respectent pas un principe fondamental de la République, qui est ce qu’on appelle la laïcité ». Les propos de Mila sont donc laïques !

L’affaire Mila est en fait une manifestation du vertigineux glissement à droite que l’on observe également sur la question sécuritaire. Mais ici ce sont les concepts eux-mêmes qui sont dévoyés. Nos communes références morales, qui étaient censées servir de repères intangibles, sont dangereusement redéfinies. Il y a pire que les propos de l’adolescente, ce sont les mots que ses faux amis mettent sur ses mots. D’une obscénité, ils font un principe de la République. Ceux-là sont plus obsédés par leur croisade islamophobe que par le sort réel d’une jeune fille privée de tous les plaisirs de son âge. Bien sûr, ceux qui menacent Mila sont les premiers responsables de cette situation. Il faut leur promettre la rigueur de la loi. Mais les faux amis politiques et médiatiques la piègent dans un combat qui ne peut pas être le sien.

Quelques jours avant la sortie du livre qui replace Mila sous les projecteurs, l’offensive idéologique s’est menée sur un autre front. La chose est passée presque inaperçue. Le 4 juin, l’Observatoire de la laïcité a été remplacé par un comité interministériel de la laïcité. Les faux amis de Mila sont dans le coup. L’observatoire, présidé par l’ancien ministre socialiste Jean-Louis Bianco, était la cible depuis plusieurs mois d’un véritable travail de sape mené par le trio le plus droitier du gouvernement, composé de Marlène Schiappa, Jean-Michel Blanquer et Gérald Darmanin, qui lui reprochait d’être « complaisant » face à l’islamisme. C’est une reprise en main politique de la laïcité inscrite dans la loi contre le « séparatisme ». Il s’agit, selon l’expression d’un collectif d’universitaires (Le Monde du 8 avril), de faire de la laïcité « un outil répressif de contrôle et d’interdiction en contradiction totale avec la loi de 1905 ». Principale initiatrice de ce remplacement d’un organisme indépendant par un comité interministériel, Marlène Schiappa fut l’une des premières à estimer que les propos de Mila relevaient de « la simple et légitime critique d’une religion ». La laïcité est entre de bonnes mains ! Et Mila a de bons amis ! En face d’un comité gouvernemental, une « Vigie de la laïcité » s’est créée. On y retrouve notamment Jean-Louis Bianco et le philosophe Jean Baubérot, pour qui Jean Jaurès et Aristide Briand ne sont pas morts. Cette vigie risque d’être rapidement mise à l’épreuve. Le gouvernement lance en effet à l’école un « plan de formation » à la laïcité. On devrait s’en réjouir. Mais les promoteurs de l’initiative sont ceux qui viennent de dissoudre l’observatoire. Ils comptent parmi les faux amis de Mila. Et, trop souvent, ils oublient que la laïcité est un concept social.


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