Le nucléaire, énergie du passé

Rarement, les choix qui sont devant nous auront été aussi clairs. L’enjeu est colossal. La campagne présidentielle peut-elle s’emparer d’un sujet qui vaut mieux que les polémiques autour des abjections zemmouriennes ?

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Revoilà le nucléaire ! En vérité, il n’avait évidemment pas disparu, mais la catastrophe de Fukushima, en 2011, avait fait baisser d’un ton les marchands d’illusions. Mieux informée par de nombreux experts et par la montée en puissance du mouvement écologiste, notre société avait cessé de croire naïvement en une solution magique qui nous permettrait de vaincre le péril climatique sans rien changer à nos habitudes, ni surtout à notre système économique. Nous avons appris que la décarbonation par le nucléaire n’allait pas sans risques majeurs. Les consciences s’étaient éveillées. Mais voilà que, dix ans après l’explosion de la centrale japonaise, les partisans du nucléaire reviennent en force. Et ils ont un argument de poids : leur source d’énergie ne produit pas de CO2, ou si peu… Elle nous immuniserait sans trop d’efforts contre la multiplication des catastrophes climatiques. Et elle promettrait un approvisionnement illimité en électricité, en lieu et place du charbon et du pétrole qui ont fait leur temps. Mais dans un pays qui a fait très tôt et très massivement le choix de l’atome – merci de Gaulle, merci Pompidou ! – le nucléaire, c’est aussi toute une histoire. La nostalgie des Trente Glorieuses et de la puissance industrielle d’antan qui reposait sur un pacte social auquel les communistes étaient intéressés au nom de l’emploi. La campagne de Fabien Roussel en porte l’héritage, non sans anachronisme. Même si sa position, qui n’est évidemment pas assimilable au lobby nucléaire, a le mérite de nous rappeler que la filière emploie encore deux cent mille personnes.

Le lobby n’a donc eu aucun mal à forcer les portes complaisantes de l’Élysée. Le 12 octobre, dans son discours sur le thème « la France de 2030 », Emmanuel Macron n’a pas manqué l’occasion de relancer cette « énergie d’avenir ». La logique ne saute pourtant pas aux yeux. Les sportifs diraient « on ne change pas une équipe qui perd ». Le fameux EPR de Flamanville, théâtre maudit d’une cascade de problèmes techniques, est un gouffre financier. Il coûtera 20 milliards au lieu des 3,3 milliards prévus. Son entrée en service aura au bas mot dix ans de retard sur le calendrier initial. Mais qu’à cela ne tienne ! On en reprogramme six de plus, et l’on y ajoute une collection de mini-réacteurs, les « small modular reactors » (SMR) devenus très « mode » dans le discours productiviste. Et qu’importe que l’on ne sache pas traiter les déchets ! On les enfouira à Bure ou ailleurs sans la moindre idée de ce que cela peut produire à moyen ou long terme. On les transportera à travers le pays, et au-delà. À chaque siècle sa peine ! Sans parler des risques d’accident sur les centrales elles-mêmes. Et sans égards enfin pour les conditions d’extraction de matières premières – l’uranium en premier lieu – qui rendent le nucléaire moins propre qu’on le dit, et pérennise avec l’Afrique un inavouable rapport colonial.

En vérité, nous sommes là devant un problème politique majeur, au meilleur sens du terme, à la fois redoutable et passionnant. Rarement, les choix qui sont devant nous auront été aussi clairs. L’enjeu est colossal. Un récent rapport du Giec l’a dit sans ambages : il en va tout simplement du sort de l’espèce humaine. Les solutions existent, mais le temps presse. Un organisme officiel vient de les poser devant nous, comme sur une page blanche. À quelques jours de la COP 26, qui s’ouvre dimanche à Glasgow, le gestionnaire du réseau électrique RTE a publié un rapport qui se présente comme une aide à la décision. L’organisme avait à répondre à une question simple : comment sortir de l’énergie fossile en 2050 ? RTE a dressé six scénarios et, surprise, l’un d’entre eux propose une sortie complète et définitive du nucléaire. Le « tout énergie renouvelable » ne serait donc plus une utopie d’écologistes, même s’il est présenté, de façon d’ailleurs discutable, comme plus coûteux. Et, dans deux autres schémas, le parc nucléaire s’éteindrait progressivement sans l’ouverture de nouvelles centrales. Las, Emmanuel Macron n’a pas attendu la publication d’une expertise qu’il a lui-même commandée pour faire savoir que sa préférence irait à l’une des hypothèses les plus fortement nucléarisées. Le problème est bien là, celui de la possibilité d’une véritable confrontation démocratique.

La campagne présidentielle peut-elle s’emparer d’un sujet qui vaut mieux que les polémiques autour des abjections zemmouriennes ? Nous avons là toute l’ampleur d’un débat systémique. L’affaire des déchets a presque un sens métaphorique. Enfouir les problèmes, hypothéquer l’avenir à force de vouloir jouir du présent est l’un des traits dominants du libéralisme. La gauche a ici matière à remobilisation. Mais ne nous cachons pas que la tâche est ardue. Il s’agit surtout d’éviter le discours churchillien – « du sang, de la sueur et des larmes ». La fameuse « sobriété », avant de s’imposer à tout un chacun, oblige d’abord les grands décideurs économiques. C’est eux qui doivent donner les moyens du changement à la société, et renoncer à une partie de leurs privilèges. La vraie révolution est là. C’est peut-être l’angle mort du document de RTE. Le choix du nucléaire, c’est le conservatisme économique. C’est « on ne change rien » à l’ordre social. Et c’est le mythe toujours vivace d’un monde qui ne veut pas avoir à connaître ses limites.


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