De la crise polonaise à la crise européenne

Le débat binaire entre souverainistes et européistes est sans solution pour la gauche. Il faut donc s’en échapper. Il faut pouvoir soutenir l’UE contre les dispositions ultraréactionnaires de la Pologne. Mais sans se résigner au carcan budgétaire des traités. Ne jamais perdre de vue le fond.

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Vue de gauche, la sécession morale que le gouvernement ultraconservateur polonais prétend imposer à l’Union européenne aurait dû appeler une réponse simple et ferme. Pour s’en convaincre, il suffit d’en rappeler l’origine. Le gouvernement dominé par le parti Droit et justice du vice-Premier ministre Jaroslaw Kaczynski a décidé de restreindre le droit à l’avortement dans une proportion telle que cela revient à le remettre totalement en cause. Il faut y ajouter ce qui menace d’accompagner cette disposition au nom d’un retour à un ordre moral qui ferait régresser de plusieurs décennies la conscience et la culture européennes, comme ces zones dites anti-LGBT qui ont déjà été instituées dans plusieurs villes et régions du pays. Un apartheid qui n’a rien à envier à l’Afrique du Sud d’avant Mandela ! Et pourquoi pas demain le rétablissement de la peine de mort ? À chacun son Texas ! Jusque-là, rien donc qui puisse souffrir la moindre hésitation pour une femme ou un homme de gauche digne de ce nom. Et tant mieux si l’Europe, habituellement si molle, met durement à l’amende un gouvernement qui s’attaque à un fait de civilisation. Mais l’habileté des dirigeants polonais a consisté à déplacer le débat sur un plan juridique qui pose une question plus générale. La loi polonaise, et par suite toute loi nationale, peut-elle s’émanciper du droit européen ? En affirmant, le 7 octobre, que « les organes de l’Union européenne fonctionnent en dehors des compétences qui leur sont confiées dans les traités » – autrement dit, l’Europe se mêle de ce qui ne la regarde pas –, le tribunal constitutionnel polonais a recruté des alliés bien au-delà des seuls amis de Marine Le Pen et d’Éric Zemmour.

Pour l’extrême droite française, il n’y a pas de dilemme. Ici, le fond moral (ou plutôt immoral…) et la forme juridique s’accordent parfaitement. Ce n’est d’ailleurs pas seulement le droit polonais qui est défendu, mais la position officielle de l’Église, et quelque chose comme le droit divin.

Quant à la droite d’obédience LR, elle n’a pas tardé à emboîter le pas au gouvernement polonais. Et peu importe qu’elle défende le point de vue exactement inverse quand il s’agit de l’islam accusé par elle de faire valoir un principe qui serait supérieur aux lois de la République… Les « racines chrétiennes » de l’Europe ne sont pas loin. Voilà, pêle-mêle, pour MM. Bertrand, Barnier et Ciotti, et pour Mme Pécresse, qui braconnent sans honte sur le terrain de l’extrême droite.

Et la gauche dans cette affaire ? Elle est dans la nasse. Certes, on ne soupçonne pas Arnaud Montebourg ou Fabien Roussel d’être favorables à l’interdiction de l’avortement, mais pour eux, si la cause est mauvaise, le principe invoqué par le tribunal constitutionnel polonais est bon. Pas question de renoncer à la souveraineté nationale, même lorsqu’elle est revendiquée pour des raisons détestables ! Leur argument souverainiste nous dit en somme que le peuple a toujours raison – ce qui mériterait examen ! – et qu’il n’a guère aujourd’hui que le cadre national pour s’exprimer.

Admettre que le droit européen aurait désormais une prééminence absolue et définitive sur les droits nationaux, ce serait en effet pour la gauche se rogner les ailes, et se résigner, par exemple, à l’application de tous les traités européens – Maastricht en tête – qui enferment les peuples dans un carcan budgétaire. Un paradoxe au moment où les gouvernements libéraux, confrontés à la pandémie du covid, en viennent eux-mêmes à douter de leurs dogmes. Première conclusion : le débat binaire entre souverainistes et européistes est sans solution pour la gauche.
Il faut donc s’en échapper. Il faut pouvoir soutenir l’Union européenne quand celle-ci met à l’amende la Pologne pour avoir pris des dispositions ultraréactionnaires. En l’occurrence, il serait insupportable de décider que les Polonais ayant voté pour le parti de M. Kaczynski, les femmes polonaises et les homosexuels n’auraient plus que leurs yeux pour pleurer… et l’Europe pour les plaindre. À quoi bon l’Europe ?

Mais, inversement, doit-on en déduire qu’en toutes circonstances le droit européen s’impose sans recours ? Évidemment non. Combien de fois d’ailleurs l’Allemagne a-t-elle, pour de bonnes ou de mauvaises raisons, invoqué son droit à la souveraineté nationale ? Pierre Khalfa et Jacques Rigaudiat rappellent notamment, dans un texte très documenté (1), que la Cour constitutionnelle de Karlsruhe ne s’est pas gênée pour contrer, le 5 mai 2020, une décision de la Cour de justice de l’Union européenne sur un difficile dossier monétaire. Le peu de dialectique qu’il reste à une certaine gauche devrait donc suggérer de ne jamais perdre de vue le fond. En fait, l’Union européenne récolte ce qu’elle a semé : depuis l’origine, elle s’est élargie dans le seul but de créer une vaste zone de libre-échange. Il est difficile ensuite de faire valoir des principes moraux quand la morale sociale a été sacrifiée. Ce qui se passe avec Kaczynski et Orban, comme avec Salvani, Le Pen ou Zemmour, c’est l’enracinement d’une alternative à une politique européenne qui n’en voulait aucune. C’eût été le rôle de la gauche d’offrir une alternative, évidemment d’une tout autre nature, mais on sait comment la social-démocratie européenne, de Schröder à Mitterrand, en passant par Blair, a fermé cette issue. La crise polonaise ne vient donc pas de nulle part.

(1) Lire « Le faux dilemme », billet de blog du 21 octobre, Mediapart.


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