Dossier : Empires médiatiques : Main basse sur l'opinion

Arrêt sur images : De la « dictature » à la démocratie intégrale

Qu’ils soient nationaux ou locaux, professionnels ou semi-amateurs, les médias libres existent. Nous avons rencontré Daniel Schneidermann, fondateur et directeur du site, qui a cédé l’entreprise à ses salarié·es. Verbatim.

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Après que j’ai été viré de la télé, en 2007, tout est allé très vite : pétition de soutien, lancement du site Arrêt sur images, premiers abonnements… On s’est polarisés sur les aspects techniques, tout en allant au plus simple et au plus rapide pour la structure : une société à actionnaire unique… moi. Pendant près de quinze ans, j’ai détenu toutes les manettes : propriétaire, directeur, rédacteur en chef, une dictature en somme ! Cependant, il était clair dans ma tête, dès le départ, que la vocation d’Arrêt sur images était d’appartenir à ses salariés. Puis le temps a passé, il y a toujours une urgence qui passe avant, c’est juridiquement compliqué, etc. Et parvenu à la soixantaine, la retraite à l’horizon, je me suis réveillé !

Dans un premier temps, j’ai simplement recherché un successeur, poste pour poste, qui soit pleinement compatible avec l’état d’esprit de l’émission et de l’équipe. Deux ans plus tard, nous n’avions trouvé personne. Il faut dire qu’avec un cahier des charges aussi lourd… Alors nous avons zappé cette étape intermédiaire pour viser directement l’objectif. Ça nous a pris une année de réflexion. Et, depuis cet automne, les huit salariés, dont moi, sommes actionnaires à parts égales de la société. Nous avions bien envisagé de la convertir en une société coopérative, mais ce format nous offrait moins de souplesse. Nous nous sommes calés sur le modèle de feu la société des rédacteurs du quotidien Le Monde, dont le droit d’entrée était gratuit : il n’en a donc rien coûté aux salariés de devenir actionnaires. Tout en établissant que ce statut, en échange, n’ouvrait droit à aucun dividende. Et si l’un d’entre nous sort de la société, il est tenu de remettre ses actions à disposition de la société.

Ce projet de transmission de pouvoir n’a pas fait l’objet d’une seconde de débat en interne : tout le monde l’a pris pour l’opportunité intellectuelle très enthousiasmante d’inventer quelque chose de neuf. La société dispose désormais de plusieurs instances décisionnaires : l’assemblée générale, composée des huit salariés, ainsi qu’un conseil d’administration formé de deux d’entre eux et de moi, président – toujours, mais pour un an seulement, le temps d’assurer une transition correcte et de former mes collègues à la gestion de l’entreprise.

Enfin, nous avons créé un conseil consultatif composé de cinq personnes proches d’Arrêt sur images mais dépourvues d’intérêt direct dans l’entreprise. Il interviendra au cas où des dissensions ne trouveraient pas de solutions internes. C’est nouveau ! Le dictateur, lui, ne consultait personne. J’en attends beaucoup, car je ne me fais pas d’illusions : au départ, la communauté de décision, c’est formidable, mais, au bout de quelque temps, on s’aperçoit qu’il y a toujours une personne qui se coltine plus fréquemment la vaisselle ou le nettoyage des toilettes… Les membres de l’équipe m’ont remercié pour le « cadeau » de cette transmission de pouvoir. Mais c’est avant tout d’une responsabilité qu’ils héritent, leur ai-je répondu. La gestion collective, ce sont des tâches supplémentaires pour tous, ainsi qu’un travail d’appropriation collective. Nous aurons à discuter de politique salariale, d’embauches, etc. J’ai un peu vécu : je sais que rien ne sera évident a priori et que des problèmes de toute sorte vont surgir. En dictature, il n’y a jamais de problèmes ! »

Propos recueillis par Patrick Piro


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