Dossier : Empires médiatiques : Main basse sur l'opinion

JT : Que servent les grands-messes de l’info publique ?

Malgré des objectifs d’indépendance et de pluralisme, les journaux de France Télévisions empruntent de plus en plus leurs recettes aux chaînes privées.

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C’est la messe quotidienne pour tout un pays. Des millions de Français allument leur télé-viseur pour regarder le journal le soir ou à l’heure du déjeuner sur TF1, France 2, France 3, Arte… Objectif ? Voir ce qui se passe dans le monde en une demi-heure. Une invention qui a plus de 70 ans mais qui s’essouffle tant son modèle est formaté. Même les chaînes du service public présentent des journaux quotidiens qui peinent à se différencier par leur qualité.

En effet, la recette est la même partout. Un reportage ne dure généralement pas plus d’une minute et trente secondes, les interviews en plateau ne dépassent pas cinq minutes, et le ton doit rester simple : « Nous devons parler à Madame Michu », répète-t-on dans les écoles de journalisme. Qui est Madame Michu ? L’archétype de la ménagère de moins 50 ans à qui le journaliste qui pose sa voix sur les images d’un sujet doit s’adresser. Pour Arnaud Mercier, professeur en information et communication à l’université Panthéon-Assas et ancien président du site The Conversation, « dans la façon de penser un reportage dans un JT, il n’y a fondamentalement aucune différenciation d’une chaîne à une autre ».

Les chaînes de France Télévisions n’y échappent donc pas. Elles qui, pourtant, font partie du service public, où l’indépendance et le pluralisme sont des missions inscrites dans la charte des antennes du groupe. Des chaînes qui, même si la publicité représente l’une des sources de revenus, ne dépendent pas d’actionnaires, contrairement à celles du privé.

« Quand on voit que France 2 s’est mise à faire beaucoup de sujets qui ressemblent curieusement aux sujets qui peuvent être ceux du 13 heures de TF1, la question se pose, analyse Arnaud Mercier. Les sujets portant sur les terroirs et les territoires se sont récemment multipliés. La chaîne donne beaucoup plus la parole aux gens. Historiquement, c’était plutôt la marque de fabrique de TF1 et du 13 heures présenté par Jean-Pierre Pernaut. En vérité, ces deux chaînes s’imitent plutôt qu’elles ne se différencient. » Pour le spécialiste du traitement de la politique dans les journaux télévisés, le constat est clair : si la mission de service public de France 2 diffère de la ligne éditoriale de TF1, le JT, lui, s’est formalisé au point de ressembler comme deux gouttes d’eau à celui de la chaîne privée.

Service public ou pas, la course à l’audience est présente partout. 

La raison ? « Quand une chaîne est leader sur le marché, l’autre va se demander quelles sont les recettes qui ont fait son succès. » Service public ou pas, la course à l’audience est présente partout. L’objectif est d’informer, mais surtout d’être le plus regardé. « Si les chaînes du service public sont véritablement en accord avec elles-mêmes et leur philosophie, pourquoi ne posent-elles pas publiquement la question de savoir si Médiamétrie pourrait cesser de mesurer leurs audiences ? », interrogeait William -Irigoyen, ancien présentateur du JT d’Arte, qui a publié l’essai Jeter le JT, sous-titré « Réfléchir à 20 heures est-il possible ? » (Éditions François Bourin, 2014), au micro de RFI en 2014.

« Oui, on regarde ce qui se fait ailleurs. On voit le JT de TF1 en direct, mais sans le son, explique un journaliste de France 2 qui a préféré garder l’anonymat. Nous regardons l’audience. Ce serait mentir que de dire le contraire. C’est un indicateur important, mais ce n’est pas elle qui va guider le type de sujet que l’on fait. » Les sujets ? « Ils ne font parfois qu’une minute, constate Arnaud Mercier. Ce n’est pas systématique, mais il est évident que les sujets se raccourcissent, se multiplient et défilent très rapidement dans un même journal. » Avec la pression exercée par les chaînes d’info en continu et Internet, les rédactions veulent l’exhaustivité et « il n’est plus primordial de prendre davantage de temps pour creuser et présenter un sujet, il s’agit simplement de “faire un petit quelque chose” ».

« Il y avait une période où le 20 heures était ultra formaté, reconnaît le journaliste de France 2. Les sujets faisaient une minute et trente secondes, pas plus. Mais, aujourd’hui, il est possible de faire des sujets plus longs. » Selon lui, il existe une différence claire dans le choix des sujets sur France 2 et sur sa concurrente TF1 : « On parle beaucoup plus d’international. Par exemple, la rédaction a récemment ouvert le journal avec la crise des migrants entre la Pologne et la Biélorussie. Ce que TF1 ne fait pas. »

Prendre plus de temps pour traiter un sujet, c’est justement le pari qu’a fait « À l’air libre », le magazine quotidien de Mediapart diffusé sur YouTube : « Ce sont des émissions qui évoquent un sujet, parfois deux, avec des formats différents (reportage, interview, débats…) qui permettent de l’approfondir », décrypte Mathieu Magnaudeix, coprésentateur de ces émissions. Objectif ? « Raconter la société telle qu’elle bouge, évolue, change, loin du récit rabougri qui gangrène nombre de médias, parfois par adhésion idéologique, parfois par paresse. » À contre-courant des chaînes d’info en continu et de l’uniformisation des journaux télévisés.

Car le facteur déterminant dans la construction d’un reportage, c’est d’abord les moyens de sa production. « Les rédactions n’ont ni l’argent ni le temps d’envoyer en urgence des journalistes à l’autre bout du monde raconter ce qui s’y passe. Alors elles font avec les moyens du bord », explique Arnaud Mercier. Résultat ? Les sujets de JT deviennent ultra-dépendants des images et dépêches fournies par les agences de presse du monde entier. Et les chaînes de service public subissent tout autant cette contrainte économique. « Dans le 20 heures, on a davantage de moyens, donc plus de temps. Dans le 13 heures, les sujets sont réalisés le matin pour le midi, donc il est impossible de tourner et de monter un sujet plus long », précise le journaliste de la rédaction de France 2.

« Force est de constater que le reportage devient aujourd’hui un produit de luxe. Oui, la télévision coûte de l’argent. Mais on pourrait faire des économies sur bien des programmes complètement abrutissants pour réserver cet argent à l’information, imagine l’ex-présentateur William Irigoyen. Un budget, c’est un choix politique. »


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