La gauche et la question de l’unité

La panique semble s’être emparée d’Anne Hidalgo, dont les sondages ne décollent pas. Son problème est moins la division de la gauche que le fardeau hérité de Valls et de Hollande. Un bilan avec lequel elle n’a pas rompu.

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Quelle voix mystérieuse venue d’ailleurs a interpellé Anne Hidalgo le 8 décembre, lui ordonnant d’aller, séance tenante, sauver la gauche ? Qui ? François Mitterrand ? Léon Blum ? Un appel du destin, en tout cas, assez puissant pour convaincre la candidate socialiste, qui était en chemin pour La Rochelle, de descendre du train à la première halte, et de faire demi-tour pour aller dire sur TF1 l’exact contraire de ce qu’elle avait affirmé le matin même sur France 2. Entendons-nous, ce n’est évidemment pas son invitation à une primaire de la gauche qui laisse pantois, mais l’impression d’improvisation et d’incohérence que donne cet épisode. La panique semble s’être emparée de la candidate, dont les sondages ne décollent pas. C’est ce qui rend l’opération pathétique. Et d’un piètre secours pour les valeureux initiateurs de la « Primaire populaire ». Ceux-là, forts de près de 300 000 signatures, promettent certes d’organiser un vote citoyen fin janvier. Mais que peut-il advenir de ce vote si seuls y participent les candidats en perdition dans les sondages ? Car cela fait belle lurette que Jean-Luc Mélenchon a verrouillé les issues. En vérité, depuis le soir du premier tour de la présidentielle de 2017 où il était pourtant en situation de rassembleur. Quant à Yannick Jadot, on le voit mal se lancer dans une compétition avec deux concurrents, Anne Hidalgo et Arnaud Montebourg, qui risquent de l’aspirer vers le fond, alors qu’il peut encore espérer que la maire de Paris finisse par se rallier à lui, sans autre forme de procès. Il serait même prêt, dit-on, à lui promettre Matignon en cas de victoire pour l’en convaincre. L’idée d’un effacement du PS dans cette présidentielle avait d’ailleurs été caressée par Olivier Faure, avant que les régionales viennent revigorer les socialistes. Quoi qu’il en soit, ce n’est donc pas de l’unité globale de la gauche qu’il s’agit, mais de deux bouts d’unité : Jadot et Hidalgo d’un côté ; et Mélenchon et Roussel de l’autre, si le candidat communiste finit par céder aux appels de l’insoumis.

Petit clin d’œil de l’histoire : on ne serait alors pas loin de retrouver le vieux clivage issu du congrès de Tours de 1920 entre réformisme et radicalité – pour ne plus dire « révolution ». Mais nous n’en sommes même pas là ! Dans ce sombre tableau, la note d’optimisme est paradoxalement venue de Jean-Luc Mélenchon, dans une prestation plutôt réussie, dimanche sur France Inter. « La gauche, a-t-il dit, est anthropologiquement majoritaire dans le pays. » Le pire est qu’il a sans doute raison, et on enrage d’autant plus ! Les valeurs d’égalité et de justice sociale, d’attachement aux services publics, d’antiracisme, et même un début de conscience écologique, sont massivement partagées. Mais alors, pourquoi cette gauche politique plafonne-t-elle à 25 % dans les sondages ? La division est une réponse partielle à cette question. On peut certes avancer que Mitterrand l’a emporté en 1981 alors que la gauche était divisée. Mais on ne peut pas comparer une situation dans laquelle la gauche totalisait 50 % à l’état actuel. Il y a quarante ans, la présence de Mitterrand au second tour ne faisait de doute pour personne. Aujourd’hui, la division est un très lourd handicap. Mais pas le seul, loin s’en faut.

Un homme est venu ces jours-ci nous rappeler que la division n’était pas l’unique cause de la crise. Un éternel revenant : Manuel Valls. Un homme de gauche qui fait l’éloge de Sarkozy et de Macron, dont il sera sans doute un propagandiste ardent, et qui en appelle à l’union des « républicains des deux bords ». Un homme dont la drôle de gauche n’a qu’une obsession : l’islam. Si bien que ses sujets de prédilection – sinon les réponses qu’il apporte – sont à peu de chose près ceux de Zemmour. À son insu, il nous rappelle que la droitisation d’une partie de la société française est venue du cœur de la gauche. Valls fait mine de s’interroger : « Qu’a-t-elle fait [la gauche] en cinq ans d’opposition ? » Retournons-lui la question : qu’a-t-elle fait, sa « gauche » de gouvernement en cinq ans de pouvoir entre 2012 et 2017 ? Son bilan est terrible. En 2012, les pouvoirs, elle les possédait tous : à l’Élysée, à l’Assemblée, au Sénat, dans les régions. En 2017, elle n’en avait plus aucun. Une succession de réformes antisociales et des dispositions anti-immigrés, qui ont heurté les valeurs de la gauche, expliquent cette bérézina. La gauche anthropologique en a gardé un sentiment amer de trahison. Et revoilà l’homme de cette débâcle, invité un peu partout à commenter une crise dont il est l’un des principaux responsables. Comme si la honte n’existait pas.

Et c’est ici qu’il nous faut revenir à notre Jeanne d’Arc qui entend des voix dans le train Paris-La Rochelle. Son problème est moins la division que le fardeau précisément hérité de Valls et de Hollande. Un bilan avec lequel Anne Hidalgo n’a pas rompu. Dans le brouillard actuel, il faut tout de même rendre hommage à l’équipe de la Primaire populaire. Ils ont un bon argument. Face au péril climatique, et à la double menace d’une droite dure et de l’extrême droite, il n’y a guère de justification à la division. Mais on ne fait pas boire des candidats qui n’ont pas soif. Reste le fragile espoir du « trou de souris » cher à Mélenchon… Des circonstances exceptionnelles, et un seuil d’accès au second tour anormalement bas. Qui sait ?


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