Notre sélection de beaux livres pour les fêtes

La rédaction de Politis met à l'honneur quelques ouvrages à lire ou à offrir.

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Picasso, l’étranger

Annie Cohen-Solal (dir.), catalogue de l’exposition, Fayard/Musée Picasso/Musée de l’histoire de l’immigration, 288 pages, 37 euros.

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Les étrangers, selon certains, mettraient en péril l’identité nationale et la cohésion d’un pays. C’est avec ce genre d’inepties que des gens comme Zemmour ou Le Pen pensent pouvoir recouvrir de boue la raison et la beauté. Sauf que leur minable propos se complique lorsqu’il s’agit d’étrangers comme Léonard de Vinci peignant La Joconde ou Picasso réalisant Guernica dans son atelier parisien, incomparable exemple de richesse portée par cet « Espingouin ».

Quel beau démenti que cette exposition au Musée de l’histoire de l’immigration, jadis « palais des Colonies », de la porte Dorée à Paris, visible jusqu’au 13 février 2022. Pablo Picasso, débarqué à Paris au tout début du XXe siècle, fut l’objet d’incessantes tracasseries administratives quant à son droit au séjour, doublées d’enquêtes politiques sur ses supposées sympathies anarchistes ou socialistes. Complétant une solide recherche historique (également chez Fayard), l’historienne Annie Cohen-Solal, commissaire de l’exposition, a dirigé ce magnifique catalogue, richement illustré, proposant une approche pluridisciplinaire d’un Picasso « stratège politique » et artiste d’avant-garde, « constamment surveillé par la police ». Avec les contributions de Régis Debray, Benjamin Stora, François Hartog, Laurent Joly, Claire Zalc et bien d’autres…

Olivier Doubre


Manuscrits d’écrivains. Dans les collections de la Bibliothèque nationale de France (XVe-XXe siècle)

Thomas Cazentre (dir.), Textuel/BnF, 240 pages, 55 euros.

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Quand des manuscrits, parfois furieusement raturés, rayés, annotés, d’autres propres, réguliers, ordonnés, à peine soulignés, paraissent de véritables « illustrations » des figures mêmes de la république des lettres… Ce beau volume en grand format rassemble ainsi quelque 110 fac-similés d’une soixantaine de manuscrits de grands auteurs francophones, depuis la fin du Moyen Âge. Une époque où a émergé « la figure de l’auteur » dans la civilisation européenne et où la naissance de l’imprimerie marginalise les enluminures ou la calligraphie (que d’autres civilisations élèvent, elles, au rang d’art à part entière). Soigneusement extraits par dix-sept conservateurs de la Bibliothèque nationale de France des riches fonds de celle-ci, ces manuscrits sont ici transcrits et commentés, narrant « les pleins et les déliés de notre patrimoine littéraire ». Sur du beau papier ou de simples cahiers d’écolier. On découvrira ainsi le manuscrit impeccable des Choses de Georges Perec ; ceux, fiévreux, du Voyage de Céline ou de la Recherche de Proust, avec ses innombrables retouches et ajouts. Sans oublier ceux, proches du travail des moines copistes, de Charles d’Orléans ou Christine de Pizan, qui ouvrent le volume… Passionnant.

Olivier Doubre


Wednesdays at A’s. 330 Broome Street, New York 1979-1981

Baptiste Brévart et Guillaume Ettlinger (avec Pauline Chevalier et Guillaume Loizillon), Anamosa, 192 pages, 28 euros.

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On connaissait l’expérience de la Factory d’Andy Warhol, immense ware-house new-yorkaise où toutes les disciplines artistiques, de la peinture au rock le plus déjanté du Velvet Underground, se côtoyaient, nombre d’artistes et une faune interlope peuplant ses pièces. Mais peu de gens connaissent celle du 330 Broome Street, une décennie plus tard. Pendant deux ans, l’artiste Arleen Schloss a ouvert son appartement aux plasticiens, écrivains et musiciens, dans un élan qui se refusait à être qualifié d’énième nouvelle « vague », mais post-rock, post-jazz, post-punk. C’est l’époque de la photocopieuse, instrument qui sert à reproduire les flyers d’invitation des mercredis soirs où ce grand loft sera envahi par une « tribu improbable » pleine d’« exigence festive », d’anonymes et des personnages bientôt connus (comme Alan Vega, les futurs Sonic Youth, Jean-Michel Basquiat ou un jeune artiste chinois, Ai Weiwei). S’enchaînent concerts, lectures, mix, performances, poésie sonore et mille autres expérimentations dans tous les domaines. Si ces soirées mémorables ne furent pas enregistrées, ce livre rassemble les traces, flyers, photos et témoignages inédits, dans un beau travail archéologique d’archiviste, de cette expérience de l’underground new-yorkais.

Olivier Doubre


Cartographie radicale. Explorations

Nepthys Zwer et Philippe Rekacewicz, La Découverte/Dominique Carré, 296 pages, 42 euros.

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Le géographe Yves Lacoste, fondateur de la revue de référence Hérodote, publia en 1976 chez Maspero un ouvrage qui fit date : La géographie, ça sert d’abord à faire la guerre. Il montrait comment sa discipline n’a cessé d’être un « savoir stratégique » au service des grandes puissances. C’est donc peu dire que la cartographie, sa déclinaison première, a un rôle hautement politique. Même si les cartes servent aux bateaux à naviguer, aux avions à voler, telles de « formidables machines à rêves qui façonnent notre image du monde ». Tous les amoureux des cartes ne pourront que s’enthousiasmer et prendre plaisir à plonger dans ces « explorations » proposées par cette « cartographie radicale ». Ce volume, richement illustré, en couleurs, sur un beau papier glacé et en grand format, est l’occasion, d’une page à l’autre, d’une carte manuscrite à d’autres réalisées avec nos instruments numériques modernes, d’une « incursion dans l’univers de la conception des cartes et de leurs usages ». Qui questionne « à la fois la nature de la carte et sa fonction performative », procédant à sa « désacralisation » en confrontant « son double caractère scientifique et politique ». Où la carte peut mettre au jour diverses réalités, sociologiques ou géographiques, et s’avère être un « outil politique », « au service de la résistance et de la contestation ». Un vrai « beau livre ».

Olivier Doubre


Les cartes en question. Petit guide pour apprendre à lire et interpréter les cartes

Juliette Morel, Autrement, 192 pages, 19,90 euros.

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Sur le même sujet, mais avec une fibre plus pédagogique, ce « petit guide » passe en revue tous les grands principes qui dictent l’élaboration d’une carte. Ses « secrets de fabrication », en somme. Avec, d’abord, l’ensemble des techniques pour réaliser ce « casse-tête » que constitue la « projection » de notre Terre sphérique sur une surface plane. Autre question : pourquoi le nord s’est-il imposé en haut des cartes ? Une marque de l’impérialisme occidental ? Sans doute, mais c’est peut-être aussi en raison de l’orientation de la boussole, dont la flèche indique le nord magnétique. Ou encore du sens de l’écriture gréco-romaine, où l’on commence à écrire en haut à gauche… Ce sont tous ces aspects qui sont méticuleusement décortiqués et expliqués par l’auteure, Juliette Morel, enseignante-chercheuse en cartographie et géomatique à l’université Paris Est-Créteil. Et, pour mieux se faire comprendre, à chacune des cartes analysées est proposée une « contre-carte », renversant toutes ces conventions. Une belle invitation au voyage.

Olivier Doubre


Petite Histoire de la mondialisation à l’usage des amateurs de chocolat

Frédéric Amiel, Éditions de l’Atelier, 168 pages, 16 euros.

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Tout a commencé par une gorgée de « xocoatl », « mousse presque solide d’un beige tirant vers le gris », amère et pimentée, bue par Hernán Cortés au cours de la (sanguinaire) conquête de l’empire aztèque, au XVIe siècle. Les graines de cacao, dont la culture remonte à l’Antiquité, se diffusent ensuite auprès d’une élite coloniale, avant de gagner l’Europe et de devenir un produit de consommation de masse après la révolution industrielle. De l’esclavage au néocolonialisme, des excès de la société de consommation au piège de la spéculation, cette histoire globale du chocolat met en lumière les logiques profondes qui gouvernent l’économie mondiale. Sans dégoûter les plus gourmands, elle parvient à restituer à la précieuse graine sa vraie valeur, en dévoilant de manière abordable ce que son commerce coûte réellement.

Erwan Manac'h


La volonté de changer. Les hommes, la masculinité et l’amour

bell hooks, Éditions Divergences, 240 pages, 16 euros.

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Auteure féministe américaine majeure, bell hooks s’attaque à un sujet paradoxalement délaissé par le mouvement féministe : les hommes. Dans cet essai publié en 2004, qui vient d’être traduit en français, elle s’intéresse à la « blessure » et à la « profonde misère intérieure » qu’endurent les « hommes patriarcaux ». Pour devenir des hommes – des vrais –, les garçons doivent apprendre à réprimer leurs émotions et à dissimuler leur vulnérabilité « derrière le masque patriarcal ». In fine, c’est leur capacité à aimer et leur droit à être aimés qui leur est dénié, postule bell hooks. En raison de cette socialisation « maltraitante », chaque homme porte, selon elle, un deuil qui fonde une colère et une violence, trop souvent adressées aux femmes. Et comme la société n’offre pas aux hommes l’épanouissement qu’elle leur promet, elle fait naître un insatiable désir de vengeance qui s’exprime dans un rapport addictif à la sexualité, devenue « rituel de domination et de subordination ». Son analyse s’est construite comme un remède à la violence qu’elle a subie, de son père et d’un conjoint, et vis-à-vis du virilisme militaire états-unien. Mais ses conclusions restent éclairantes pour qui aspire à faire naître une masculinité féministe. Les hommes, juge bell hooks, doivent « apprendre à éprouver leurs sentiments et à en avoir conscience ». Les hommes – les vrais – ont besoin de pleurer !

Erwan Manac'h


Une histoire des luttes pour l’environnement. XVIIIe-XXe : trois siècles de débats et de combats

Anne-Claude Ambroise-Rendu, Steve Hagimont, Charles-François Mathis et Alexis Vrignon, Textuel, 304 pages, 45 euros.

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Saviez-vous que la première enquête officielle sur le changement climatique en France a été menée dès 1821 ? Connaissez-vous les Indiennes du mouvement Chipko, qui se sont opposées à l’exploitation de leurs forêts en étreignant les arbres ? Et les mobilisations en URSS pour préserver le lac Baïkal des menaces industrielles en 1958 ? Dans ce panorama mondial sur trois siècles, les historiens ont exhumé de précieuses archives et histoires d’une centaine de luttes, et montrent que les remises en cause de la notion de progrès et la naissance de l’écologie politique ont débuté bien avant les années 1960. Pour sublimer ces récits, une iconographie très soignée et recherchée : documents scientifiques ou administratifs, gravures, tracts, peintures, photos… Par exemple : l’extrait du journal du pasteur et naturaliste anglais Gilbert White datant de 1793 ou la photo de cette manifestation de la Société des excursionnistes de Marseille pour protéger la calanque de Port-Miou d’un projet d’extraction de calcaire en 1910. Autant de vestiges qui ont forgé les consciences et les luttes écologistes d’aujourd’hui. Le cadeau idéal pour les amateurs de culture générale ou l’oncle climatosceptique qui peste contre Greta Thunberg à chaque bouchée de dinde !

Vanina Delmas


ReSisters

Aurore Chapon et Jeanne Burgart Goutal, Tana éditions, 208 pages, 22 euros.

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Nous sommes en 2030. Sept personnages tentent de vivre dans ce monde où les mots pandémie, confinement, restrictions des libertés dictent toutes les politiques, où la terre s’est tellement appauvrie que les fruits et les légumes ont quasiment disparu, où les réfugiés climatiques arrivent par milliers. Pourtant, une oasis cachée, résistant à ce monde sombre, survit et invite chaque visiteur ou visiteuse à se réinventer, en suivant la voie de l’écoféminisme. « Je me demande si ce n’est pas plutôt le monde “normal” qui est devenu extrême », glisse avec malice et sagesse l’une des gardiennes de ce refuge singulier. Une dystopie pas si lointaine et imaginaire que ça…

Si les textes et les dialogues écrits par la philosophe Jeanne Burgart Goutal sont très denses, ils dévoilent une justesse politique sidérante et un état des lieux pédagogique de la pensée écoféministe. Les illustrations poétiques et aux couleurs pop d’Aurore Chapon prennent parfois des airs de rêves mystiques et de visions hallucinatoires. Mais elles nous obligent autant que les mots à nous arrêter, à contempler et à faire place à une cascade de questions et de sentiments. La démonstration par la fiction que l’écoféminisme est un outil politique puissant et précieux.

Vanina Delmas


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