« L’Amour la mer », de Pascal Quignard : La beauté potentielle des choses

Avec L’Amour la mer, Pascal Quignard revient au roman et au baroque, offrant une composition virtuose.

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Cinq ans après Dans ce jardin qu’on aimait (Grasset), Pascal Quignard revient au roman. Oh ! pas de façon conventionnelle. On est loin, avec L’Amour la mer, des petites marqueteries calibrées et interchangeables qui inondent les librairies. Ce virtuose du fragment n’a pas tissé une narration d’une plate linéarité, mais joue avec la temporalité et la géographie. Une date, tout de même, est au centre du réacteur : 1652. Période violente, heurtée où se cumulent les guerres de religion, la Fronde et la peste. Tumultes présents dans le roman mais en arrière-plan, loin d’être anodins cependant : dans les époques troublées, on ne vit pas, on n’aime pas comme d’ordinaire.

Parce que, oui, L’Amour la mer est un roman d’amour. Amour, moult fois exprimé, de cette musique qui traverse toute l’œuvre de Pascal Quignard : le baroque. Il trouve ici sa figure centrale en la personne de Johann Jakob Froberger, qui a réellement existé. Aujourd’hui, son nom est loin d’être aussi connu que celui de Bach – qui, « un siècle plus tard, [le] reconnaissait encore pour son maître », est-il dit dans le roman –, mais, codificateur de la suite à la française pour le clavecin et grand voyageur, il était « en quête de la musique la plus neuve, la plus spontanée, la moins mesurée, la plus désordonnée, la plus émotive ». Sa pièce Tombeau sur la mort de Monsieur Blancrocher, qui décède en tombant dans un escalier (la scène est dans le livre), est particulièrement prenante.

Roman d’amour aussi entre Hatten et la très grande jeune femme du nord Thullyn. Tous deux sont luthistes et maîtres en transposition. La seconde a été d’abord attirée par la musique du premier, qui compose également, mais répugne à ce que ses œuvres soient jouées, car elles sont réputées difficiles, et il craint les jugements sévères. Leur amour est total, absolu, et c’est peut-être pour cette raison, et pour d’autres plus mystérieuses, qu’il est impossible à tenir dans la durée. Après une première séparation, ils se retrouvent avec la même ferveur, avant de s’éloigner définitivement l’un de l’autre. Auparavant, Quignard aura noté : « Tellement plus émouvante que la découverte anxieuse, ou réservée, ou timide, d’un corps dont on ignore tout, est la joie de voir réapparaître le corps que l’on connaît par cœur et que l’on aime. »

De ce genre de notations, L’Amour la mer est truffé. Ce sont elles, ces petites (ou grandes) épiphanies de la pensée et de la sensation, qui font avancer une intrigue où la vie et la mort sont les deux principales données. Et où apparaissent d’autres personnages, dont un certain nombre déjà vus dans de précédents romans, comme Sainte-Colombe, le graveur Meaume et sa femme Marie Aidelle, mais aussi Nicolas Poussin, ou encore la dernière protectrice de Froberger, la princesse Sybilla, de la principauté de Montbéliard. Le passage que lui consacre l’auteur quand celle-ci est vieille est bouleversant, les phrases commençant toutes par le verbe perdre. « Elle a perdu une part de la beauté potentielle des choses avec les longues mains de Monsieur Froberger tombé la tête la première sur le dallage du réfectoire… » Reprenons cette belle expression : lire L’Amour la mer, c’est se mettre en relation avec « la beauté potentielle des choses. »

L’Amour la mer, Pascal Quignard, Gallimard, 387 pages, 22 euros.


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