« Un autre monde », de Stéphane Brizé : « Montrer le bras armé du système »

Dans Un autre monde, Stéphane Brizé met en scène un directeur d’usine sommé de licencier. Comment refuser ? Entretien croisé entre le cinéaste et le cadre Laurent Choain.

Stéphane Brizé et Laurent Choain appartiennent à des milieux fort différents. Mais le premier, cinéaste, s’est plongé dans le monde du second, directeur des ressources humaines – ou plus exactement « chief leadership, éducation & culture » – du groupe Mazars, c’est-à-dire celui des cadres dirigeants. Il en a tiré son nouveau film, Un autre monde, où Philippe Lemesle (Vincent Lindon), directeur d’une usine du consortium multinational Elsonn, est sommé d’appliquer un énième plan de licenciement que, cette fois, il refuse d’assumer. Cet entretien croisé, fort de convergence et de références communes, est d’autant plus précieux que son existence même n’avait rien d’une évidence : qu’un cadre use publiquement de sa liberté de parole restant à ce jour une anomalie.

Après La Loi du marché (2015), qui mettait en scène un chômeur ayant retrouvé un emploi suscitant en lui un dilemme moral, et En guerre (2018), qui suivait un syndicaliste dans un contexte de fermeture d’usine, voici Un autre monde, qui montre la souffrance des cadres, en l’occurrence d’un cadre dirigeant. Quelle a été la genèse de ce dernier film, qui forme avec les deux précédents une trilogie ?

Stéphane Brizé : La trilogie n’a pas été pensée d’emblée. Je ne me suis pas dit : je veux développer trois points de vue, je fais trois films. D’ailleurs, un réalisateur qui aurait une telle idée penserait « série ». En réalité, chaque long-métrage a suscité le suivant, de par les rencontres et les questions qui sont apparues. Parce que je travaille avec des acteurs non professionnels, en tournant En guerre, j’ai rencontré des cadres qui m’ont raconté certaines de leurs difficultés à porter des décisions de leur entreprise.

Dans En guerre, il y a deux scènes où le personnage du syndicaliste se retrouve face au cadre qui a pour mission la fermeture du site. Pendant le montage, nourri de ces discussions, je me suis interrogé : cet homme est-il si à l’aise que cela avec l’injonction dont il est le vecteur ? C’est la première graine à l’origine d’Un autre monde.

J’ai ensuite rencontré 20 à 25 cadres, avec lesquels j’ai effectué un travail de journaliste, leur posant à chacun et chacune (il y avait à peu près un tiers de femmes) des questions trois heures durant. Tous ont été d’une manière ou d’une autre écartés de leur fonction de directeur de site ou de directeur général. Certains ont été renvoyés, d’autres ont fait un burn-out, et quelques-uns seulement ont pris d’eux-mêmes du recul. Au bout d’un certain temps, un récit objectif s’est dessiné, car on me racontait peu ou prou la même histoire. Ils ont eu le sentiment d’avoir participé à la construction de l’entreprise. On leur a demandé d’utiliser toutes leurs compétences pour créer ou développer des sites. Et puis est arrivé un moment où on a continué, certes, à utiliser leurs compétences mais cette fois-ci pour casser, détruire.

« L’enquête que Stéphane Brizé a effectuée est fondamentale. Le film est incroyablement réaliste. » L. C.

Enfin, j’ai lu plusieurs livres sur la souffrance au travail, de psychiatres, comme -Christophe Dejours, ou de sociologues, comme Marie-Anne Dujarier.

Avec Olivier Gorce, le -coscénariste, la fiction est venue une fois accompli le tour de tous ces témoignages et de toutes ces lectures. Nous nous sommes alors attelés aux questions d’enjeu, de dramaturgie. Et nous avons demandé à l’une des personnes interrogées, celle dont le propos était le plus pondéré, le moins marqué par l’amertume, d’être notre conseiller technique.

Le monde de l’entreprise est peu -montré au cinéma, encore moins celui des cadres…

S. B. : Il n’est pas facile de montrer le bras armé du système. Est-ce qu’on instruit à charge ? Je n’ai pas le tempérament d’un procureur. Comment en parler avec un regard nuancé ? Ce n’est pas si simple. D’autant que le problème n’est pas nommé par les acteurs eux-mêmes à l’intérieur du système. Les cadres ne le nomment pas parce qu’ils se construisent dès leur formation sur une idée de force, de compétitivité, de courage. Comment faire, dès lors qu’on a une telle idée de soi-même et de sa fonction, pour, le cas échéant, exprimer une fragilité ? Et ce qu’ils pensent pour la plupart, c’est : si je me plains, je perds ma place.

Par essence, une chose qui n’est pas nommée n’existe pas dans la psyché collective. C’est pourquoi il n’est pas aisé de s’emparer de cette question. Où entend-on parler de l’existence d’une souffrance à cet endroit ? Où sont les images de la souffrance des cadres ? D’où, aussi, le fait qu’ils vivent cela dans une grande solitude.

Laurent Choain : Il y a énormément de séries sur le travail en entreprise. Je songe notamment à Suits, sur la vie d’un cabinet d’avocats, qui a connu neuf saisons. Le cinéma dispose d’une unité de lieu, de temps et de sujet beaucoup plus forte que dans une série. C’est moins dilué. La question des cadres peut être un très bon thème au cinéma, mais elle est davantage traitée dans les séries.

Cela dit, Un autre monde a une dimension qui dépasse le contexte du travail. À mes yeux, Stéphane Brizé est très camusien. Dans son œuvre, on passe de L’Étranger à L’Homme révolté face à un système qui s’avère absurde. Pour autant, je ne crois pas utile de juger ce système. Le problème relève de l’éthique individuelle : comment vais-je me comporter et qu’est-ce que cela va me coûter ? Cette interrogation ne se limite pas au monde du travail, mais, en l’occurrence, il ne faut pas négliger ce contexte, bien sûr. L’enquête sociologique que Stéphane a effectuée en amont est fondamentale. Le film est incroyablement réaliste.

Comment vous situez-vous par rapport au personnage de Philippe Lemesle ?

L. C. : Très vite, en ce qui me concerne, j’ai compris deux choses : être entrepreneur ne signifie pas être libre. Il y a les clients, les salariés, la recherche des contrats… Si on aspire à être libre dans sa vie professionnelle, il ne faut pas avoir qu’un seul patron – c’est difficile, mais c’est de plus en plus le cas : cela s’appelle le « slashing ». Dans l’avenir, on consacrera de moins en moins 100 % de son temps, de son énergie, de sa vie à une seule activité. Je m’en suis inspiré pour mon propre parcours.

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