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Publié le 18 mai 2013
« A Touch of Sin » de Jia Zhang-Ke ; « le Passé » d'Asghar Farhadi ;« L'Inconnu du lac » d'Alain Guiraudie

« A Touch of Sin » de Jia Zhang-Ke ; « le Passé » d'Asghar Farhadi ;« L'Inconnu du lac » d'Alain Guiraudie

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Au sortir de la projection d' A Touch of Sin , que Jia Zhang-Ke a présenté en compétition, une journaliste à l’accent américain, comme nous marchions côte à côte, m’a posé des questions sur l’intrigue. A Touch of Sin n’est pourtant pas d’une grande complexité. Mais il est conçu comme un recueil de nouvelles, ou un ensemble de quatre tableaux se déroulant dans des régions différentes, qu’aucun fil narratif explicite ne relie même si des liens plus ténus existent entre les personnages et leur situation. La cohérence de l’ensemble vient de la thématique : la violence en Chine. Celle-ci était restée jusque-là feutrée dans l’univers du cinéaste, qui, entre documentaire et fiction, enregistre les mutations de son pays depuis son premier film, Xiao Wu, artisan pickpocket (1998), en passant par Still Life (2006) jusqu’à I Wish I knew (2010).

Illustration - « A Touch of Sin » de Jia Zhang-Ke ; « le Passé » d'Asghar Farhadi ;« L'Inconnu du lac » d'Alain Guiraudie

« La transformation rapide de la Chine s’est faite au profit de certaines régions mais également au détriment d’autres, explique Jia Zhang-Ke dans le dossier de presse du film. L’écart entre riches et pauvres se creuse de plus en plus. Les gens ont le moral en berne car ils sont constamment confrontés à des exemples de richesses mais aussi à l’injustice sociale. Pour les plus faibles, qui n’ont pas l’habitude de communiquer, la violence peut devenir le moyen le plus rapide et le plus efficace de conserver leur dignité. »

A Touch of Sin est à la mesure de ces propos. Exemple : le premier personnage, Dahai, qui travaille dans une mine, s'insurge parce que son patron s'est constitué une fortune personnelle en vendant au privé le site d’extraction du charbon. Il le dit haut et fort, menace de dénoncer le patron et ses sbires pour corruption, et va jusqu’à provoquer celui-ci sur le tarmac de l’aéroport local où son jet privé vient d’atterrir et où le personnel a été enjoint de l’accueillir avec enthousiasme. Ce qui vaut ensuite au rebelle une brutale dérouillée.

Le comédien qui interprète Dahai, Jiang Wu, fait passer dans son jeu l’incongruité presque comique de son personnage. Non seulement il se révolte au nom de l’intérêt des travailleurs – qui aurait dû toucher des dividendes sur les bons résultats de la mine –, mais il est bien le seul. Humiliation et solitude viennent récompenser sa saine colère. A qui il ne semble rester, comme moyen d’intervenir sur l’avilissante réalité, que le meurtre en série. Et il en va de même pour les trois autres personnages : un travailleur immigré, l’hôtesse d’accueil d’un salon de massage, et un jeune ouvrier précaire.

De l’aveu du cinéaste, A Touch of Sin est un hommage à un film d’arts martiaux, A Touch of Zen , signé King Hu en 1969. Pour l’occasion, Jia Zhang-Ke a réduit la durée de ses plans séquences et insufflé une inhabituelle nervosité à sa mise en scène, toujours aussi forte en sensualité plastique et apte à donner du relief à la moindre situation. Cependant, les scènes les plus violentes gardent chez lui un statut d’exception : réalistes, elles sortent du pur naturalisme grâce à quelque chose de théâtralisé, qui trouve un écho dans la représentation d’un opéra populaire, donné dans la rue près de la mine où travaille Dahai, l’Interrogatoire de Su San , une autre référence revendiquée par le cinéaste.

Cette volonté de brasser les réalités sociales avec ce qu’en disent les œuvres d’art, de témoigner du surgissement d’une violence désespérée (en Chine comme ailleurs) pour tenter de la mettre à distance, atteste de l’ambition du cinéma de Jia Zhang-Ke, du haut degré de conscience qu’il en conçoit, et de sa responsabilité. A Touch of Sin se situe à ce niveau-là.

Je passe vite sur l’autre film en compétition, le Passé , d’Asghar Farhadi, l’auteur d’ Une Séparation , qui étouffe sous le poids de son psychologisme doloriste et de son manque de générosité (Nicole Kidman, membre du jury, n'a pu retenir, paraît-il, quelques sanglots, aïe, aïe), pour évoquer l’Inconnu du lac , d’Alain Guiraudie, présenté à Un certain regard. Quand l’homophobie revient en force, les grenouilles de bénitier exultent et le formatage ressert son étau, l’Inconnu du lac paraît très audacieux. Il est surtout très libre.

Illustration - « A Touch of Sin » de Jia Zhang-Ke ; « le Passé » d'Asghar Farhadi ;« L'Inconnu du lac » d'Alain Guiraudie

Le film est tourné dans un lieu unique : un grand lac, quelque part dans le Var dont une rive est consacrée à la drague pour hommes. Ces hommes, quand ils ne s’étreignent pas dans le bois attenant, s’exposent au soleil, nus – et la caméra d’Alain Guiraudie ne cache rien de leur anatomie : bites, culs et couilles sont à l’écran. De la même manière, les scènes de sexe, en particulier entre Franck (Pierre Deladonchamps) et Michel (Christophe Paou), les deux personnages principaux qui tombent amoureux l’un de l’autre, sont très explicites. Ces scènes de sexe homosexuel ont ceci de réjouissant qu’elles n’ont rien, dans leur mise en scène, de spécifique : elles ont la même amplitude et la même charge érotique que les plus belles scènes de sexe hétéro. Mais même aujourd’hui, en nos temps de retour de l’ordre moral, celles-là se font plus rares. D’où la sensation d’assister avec ces scènes d’amour filmées sans détour à un geste de cinéma fort et émancipateur.

Enfin, l’Inconnu du lac mêle les genres : Eros et Thanatos sont en rendez-vous, mais aussi le polar (avec un enquêteur surgissant de nulle part), le film d’horreur, une bonne dose de cocasserie et une interrogation sur la solitude, la vie de couple et l’amitié, notamment à travers un personnage très guiraudien, Henri (Patrick d’Assumçao), à la silhouette enveloppée, et dont la tendre humanité affleure sous la banalité.

L’Inconnu du lac en compétition, c’eût été tellement classe ! Dommage…


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