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Publié le 18 septembre 2013
Shéhérazade, la fille de la cité Bassens revenue terminer son « œuvre »

Shéhérazade, la fille de la cité Bassens revenue terminer son « œuvre »

Première étape de notre tour de France des quartiers à Marseille: rencontre avec Shéhérazade Ben Messaoud, fondatrice de l’association Made in Bassens et militante infatigable.

Les phrases virevoltent dans sa bouche et c’est tout son corps qui danse avec elles. D’un bout à l’autre des 9 mètres carrés de son local associatif, Shéhérazade Ben Messaoud déclame, dans le désordre, les petites et les grandes histoires de son quartier et de sa vie militante.

Illustration - Shéhérazade, la fille de la cité Bassens revenue terminer son « œuvre » Shéhérazade est née en 1964, avec la cité de Bassens, non loin du port de commerce dans le nord de Marseille. La cité dite « de transit » – elle déteste ce mot – a été construite dans la précipitation pour accueillir les familles arabes et gitanes du bidonville des Treize-Coins.

Ses premières années, Shéhérazade les partage avec les 7 autres membres de sa famille dans une seule pièce, chauffée au charbon noir et au mazout. « Quand tu es enfant, tu ne t’aperçois pas que d’autres vivent mieux que toi. C’est à 7 ans, en arrivant à l’école que tu comprends » , se souvient-elle.

Très vite, les habitants de Bassens se mobilisent contre ces conditions de logement indécentes. Il faudra attendre dix ans pour que cela permette, en 1972, l’ouverture d’un centre social. La même année, deux militants d’ATD Quart Monde viennent s’installer et vivre dans la cité. Avec leur appui, la mobilisation s’amplifie encore. « Ce mouvement chrétien a appris aux musulmans et aux Gitans à se défendre , s’émerveille encore Shéhérazade. Il a politisé toute une génération, ils nous ont donné de l’espérance. »

Reprendre la lutte, trente ans plus tard

Le parcours personnel de Shéhérazade la renvoie, comme un aimant, vers la cité de son enfance. Elle interrompt rapidement ses études et voit tous les jeunes de sa génération buter dans leur ascension sociale. « On a été bercés à l’idée qu’un diplôme nous ferait accéder à un statut social meilleur que celui de nos parents. À 20-25 ans, cela a été terrible pour les premiers intellectuels maghrébins de subir la discrimination, malgré leurs diplômes. »

Shéhérazade a travaillé toute sa vie dans les centres sociaux des quartiers nord en jonglant avec des petits boulots d’aide-soignante et s’est installée dans le quartier de la Busserine, à quelques kilomètres au-dessus de Bassens. En 1998, elle rejoint son quartier d’enfance, où son père vit encore, et fonde l’association Made, « Marseille action pour le développement et l’échange », « la première association de femmes créée sur la cité Bassens » .

Car Bassens 1, la partie la plus ancienne du quartier, est dans un piteux état. Elle n’a jamais été rénovée depuis sa création et le terrain a été vendu à un promoteur qui veut en expulser les habitants et n’entretient plus les bâtiments. « Et personne ne voulait des gens de Bassens, il y a eu des pétitions contre leur venue ! » , rappelle Shéhérazade.

Apartheid psychologique

Avec Made, les habitants se mobilisent pour attirer l’attention des élus. « À ce moment-là, on a senti l’opinion publique changer et avec elle c’était notre opinion de nous-mêmes qui évoluait » , se souvient-elle. Le projet est finalement stoppé en 2000 et la cité est entièrement reconstruite. 46 petits pavillons avec jardin sortent de terre en lieu et place de l’ancienne cité d’urgence.

Toutes ces années, Shéhérazade est restée « adulte relais », un contrat peu qualifié censé servir de « tremplin » vers les métiers du social. Alors elle philosophe : « C’est une œuvre que j’ai voulu accomplir à Bassens. Je ne l’ai pas fait pour un salaire. J’aurais regretté au contraire de gagner 3 000 € par mois si l’appartement de mon père était resté pourri. Je suis fière de moi et cela vaut tous les diplômes. »

Elle garde en revanche une dent contre le système d’action sociale, dont elle se sent exclue malgré ses années d’action. « On nous met dans des cases. Les ZEP, les ZUS, les ZFU, les ZSP… on est dans un apartheid psychologique construit pour nous garder comme on est. On nous débloque plein d’argent, qui va à des gens diplômés qui sont dans des bureaux et ça va faire quarante ans que ça dure. C’est le pouvoir public qui ne s’est pas intégré à nous ! »

Et dans la période sombre que traversent les quartiers nord de Marseille, elle a sa solution : « L’émotion. Il faut réapprendre à s’émouvoir, dès l’école, car l’émotion est le chemin vers la rencontre de l’autre, ça fait tomber les différences. Pour cela, je crois beaucoup en la culture. »

Après son combat victorieux pour la rénovation de la cité Bassens, Shéhérazade se fixe encore un dernier objectif : faire reconstruire l’école de Bassens 2, en friche depuis 1986. Elle promet aussi de poursuivre l’écriture de cette mémoire, déjà entamée dans une livre-témoignage « Bassens, chronique d’une cité particulière ». Après, elle s’arrêtera, car « tatie Shéhérazade est fatiguée » .


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