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Publié le 11 janvier 2017
Alerte rouge pour le cormoran noir

Alerte rouge pour le cormoran noir

Un arrêté cadre triannuel signé le 8 septembre 2016 par Mme Royal autorise le tir de plus de 150 000 Grands cormorans sur trois ans, officiellement pour protéger les élevages de pisciculture en étangs et marais, la protection de ces zones naturelles et d'espèces de poissons protégées. Des quotas qui mettent l'espèce aviaire en danger et ne sont pas vraiment justifiés. Mais des associations résistent et ont montré comment obliger les préfets à en annuler ou modifier quelques uns.

Le Grand cormoran noir, de son petit nom Phalacrocorax carbo sinensis (ou Carbo carbo pour l'espèce maritime) est un grand oiseau aquatique d'Europe (jusqu'à 1,5m d'envergure) , vivant souvent en couple stable, friand de poissons de rivières, canaux et étangs. Plongeur émérite grâce à un plumage non imperméable qui se charge d'eau, il est doté d'une grande capacité respiratoire. On l'admire pour son port altier de tête et de cou, et pour cette posture très caractéristique où il déploie ses ailes pour les sécher après la pêche. Nidifiant aux Pays Bas, en Allemagne et en Pologne, il hiverne ensuite dans les pays plus tempérés de novembre à mars. Décimé au 19ème siècle, le cormoran a disparu de certains pays et fait partie des espèces protégées depuis les années 70. BirdLife estime la population européenne (Russie inclus) à 310 à 370 000 d’individus. En France le dernier recensement de 2011 comptabilisait 94 000 individus et 8720 couples. Il opte plus volontiers pour les eaux libres des grands cours d'eau, ou pour les eaux closes des canaux, marais et étangs. On considère qu'il prélève moins de 1% du stock continental de poissons – beaucoup de cyprinidés de faible valeur halieutique et de poissons abondants et affaiblis faciles à capturer. Sa « concurrence » est donc minime pour les pêcheurs/éleveurs. Mieux, il est l'ami de l'homme depuis toujours. Pendant des siècles les pécheurs japonais et chinois l'ont capturé et dressé pour qu'il travaille pour eux. Une ligature de la gorge lui permet d'avaler les petits poissons et de ramener les plus gros à son maître.

Que reproche-t-on donc à ce bel oiseau pour vouloir le décimer ? L'arrêté du 8 septembre 2016 « fixant les quotas départementaux dans les limites desquelles des dérogations aux interdictions de destruction peuvent être accordées par les préfets concernant les grands cormorans (Phalacrocorax carbo sinensis) pour la période 2016-2019 » autorise en effet la mise à mort de 50058 individus par an pendant trois ans, soit la moitié de la population ! Les motifs invoqués par leurs prédateurs humains, sont la prévention des dommages importants aux piscicultures en étang, de la dégradation des habitats naturels que ces dernières sont supposées entretenir, et des atteintes à des espèces de poissons protégées. Le texte détermine pour chaque département, des quotas en eaux libres et en eaux closes. Les préfets ont pour mission de prendre les arrêtés d'exécution fixant modalités et personnes autorisées à tirer, de s'assurer de leur bonne application et de réaliser un bilan annuel qui n'aura aucun impact sur le quota de l'année suivante.

A entendre certains, le péril Cormoran serait grandissime. Proche de la disparition il y a 40 ans, « aujourd'hui, ils sont presque devenus un fléau, provoquant depuis plusieurs années la colère des pisciculteurs et des pêcheurs, inquiétant les responsables d'aéroports, mobilisant les députés français et européens, des dizaines d'équipes de recherche de par le monde, suscitant des plans d'action et de lutte, des réunions de toutes sortes » se lamente Jean-Luc Nothias dans son blog au Figaro. Il est inspiré, semble-t-il, par les propriétaires d’étangs qui affirment que le nombre d'oiseaux augmente d’année en année. Sans preuve et en contradiction avec les derniers recensements et le Rapport Loic Marion qui, eux, constatent une diminution des effectifs.

En ce cas, ne pourrait-on faire autrement pour protéger ces pauvres pisciculteurs ? Apparemment non. Il en va du cormoran comme du loup. L'homme se dit démuni face à certains « prédateurs », mais il n'a fait qu'oublier les méthodes traditionnelles d'élevage et vouloir un rendement maximal. « Il ne supporte pas les espèces qui entrent en concurrence avec ses activités économiques » explique Jean Christophe Lemesle, conservateur de la réserve naturelle aux Portes en Ré. Il s'amuse de ce que les « éleveurs » réthais qui souhaitent tirer du cormoran soient parfois des pisciculteurs du dimanche et non déclarés. « Des moyens de protection de ces installations existent et des mesures d’effarouchement doivent être opérées. Avec un tel quota d’oiseaux autorisés, ce n’est plus un projet de régulation, mais de massacre » commente un intervenant sur le site de la consultation publique ouvert avant la prise définitive de l'arrêté. Consultation de pure forme, puisque le texte était déjà prêt, et que les voix des syndicats de pêcheurs et des pisciculteurs sont plus influentes que celles des défenseurs des oiseaux ou de l'environnement.

Notre Ségolène Royal de l'environnement n'est-elle pas sensible à la protection de ce superbe volatile qui a lui aussi son rôle dans l'écosystème aquatique ? Pour J. Thevenot, auteur d'un article très documenté sur le blog de Nature-Environnement 58 « il est plus facile de tuer à l’aveugle des boucs émissaires que de lutter contre l’eutrophisation et la pollution des eaux de nos cours d’eau par les pesticides et les nitrates ! Faut-il rappeler les véritables catastrophes écologiques que représentent les lâchers d’espèces exogènes tels le silure, la perche soleil, les poissons d’élevage qui entraînent une pollution génétique. Sans oublier la disparition de 90% de nos zones les plus poissonneuses à savoir les zones humides et d’irrigation ».

Quelques associations de défense de l'environnement et de la biodiversité ont intenté des recours administratifs pour annuler les arrêtés préfectoraux. Parfois avec succès. Comme à Toulon, explique Vincent Ramard du service juridique de la LPO, où le juge a estimé qu'il y a « risque de confusion entre l'espèce de grand cormoran maritime et le grand Cormoran (ndlr le Carbo carbo exclu des tirs et le Carbo sinensis » et que les « atteintes aux ressources piscicoles ne sont pas établies ». En particulier en eaux libres où les quotas sont les plus élevés. On pourrait y ajouter le fait que pour sauver l'espèce, les couples nicheurs devraient être eux aussi exclus. Ou encore remettre en cause ces quotas, dont on ignore qui les a fixés, en s'appuyant sur quelle expertise et selon quels critères, bases et méthodologie.

N'importe qui, association ou citoyenNe concernéE, peut reprendre ces arguments et déposer un recours en référé et sur le fond devant le tribunal administratif pour éviter que 50 000 cormorans ne meurent cette année et les deux suivantes. Voici les départements (Voir le tableau complet ) où les quotas de tirs sont les plus élevés et où il faudrait agir en priorité : Ain (4500), Haute Garonne (1000), Indre (3667), Indre et Loire (1060), Loir et Cher (2500), Loire (1650), Loire Atlantique (1600), Loiret (1650), Maine et Loire (1000), Moselle (2500), Saone et Loire (1550)Tarn (1140),Vendée (2060). A vos claviers !

Sur le web

L'Appel à mobilisation de la LPO

« Sale temps pour les grands cormorans » - Blog de Nature Environnement 58

Le rapport Loïc Marion

Lire aussi : Les animaux ont-ils droit à un avocat ?


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