Au nom de qui parle Malek Boutih?

Michel Soudais  • 12 juin 2007
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Malek Boutih, socialiste en cour auprès de Ségolène Royal, a appelé aujourd’hui à des désistements croisés «sans complexe» entre le PS et le MoDem pour faire face aux candidats UMP au second tour des législatives. Notons d’abord que l’ancien président de SOS Racisme ne défend aucun intérêt personnel dans cet appel. Candidat officiel du PS dans la 4e circonscription de Charentes, il a été battu au premier tour par une candidate dissidente socialiste, qui contestait son parachutage. Cela ne rend que plus intéressant son appel.

«Le Parti socialiste , écrit-il dans un communiqué, doit clairement lancer un appel pour soutenir les candidats du MoDem opposés à l’UMP au second tour et accepter sans complexe d’être soutenu par les électeurs de François Bayrou.»

«L’heure n’est pas à jouer la citadelle assiégée et la défense de concepts politiques dépassés» , ajoute-t-il tout en estimant que «les bases d’une nouvelle alliance politique sont réunies» .

Trois candidats concernés

Perplexe, j’ai cherché à voir quels étaient les candidats du MoDem opposés à l’UMP que le PS et ses électeurs devraient sauver. La tâche n’est pas trop rude. Le mouvement de François Bayrou, victime d’un dévissage aussi rapide que brutal entre la présidentielle et les législatives, a qualifié sept candidats au second tour .

Le premier d’entre eux, François Bayrou , arrivé en tête du premier tour (37,25%) dans sa circonscription de Pau-Est Sud, devait affronter dans une triangulaire l’UMP Jean-Pierre Mariné (25,92%) et la socialiste Marie-Pierre Cabanne (23,32%). J’écris «devait» parce que ce matin on apprenait que la direction de l’UMP (entendez Nicolas Sarkozy himself puisque le président de la République continue, depuis l’Elysée, de conduire la stratégie de la droite) ordonnait à son candidat de se retirer pour «laisser la place libre» au leader du MoDem. Un geste présenté par le président délégué de l’UMP Jean-Claude Gaudin comme n’étant le résultat d’aucune «compromission» ni «négociation» . C’est donc un pur hasard si au même moment François Bayrou annonçait qu’il ne donnerait pas de consigne de vote au deuxième tour afin de préserver l’indépendance du MoDem.

Dans une circonscription voisine, à Oloron Sainte-Marie, Jean Lassalle , député sortant, est en ballottage défavorable (29,54%) dans une triangulaire face à l’UMP Hervé Lucbereilh (31,36%) et au socialiste Jean-Pierre Domecq (19,86%). A Douarnenez (Finistère), Michel Canévet , maire de Plounéour-Lanvern, est le dernier qualifié (19,51%) d’une triangulaire qui l’oppose à la députée UMP Hélène Tanguy (36,33%) et la socialiste Annick Le Loch (32,13%)

En fait, trois candidats MoDem , pas un de plus, correspondent aux critères fixés par Malek Boutih . Sont ainsi en ballottage défavorable dans des duels face à des députés sortants UMP:

  • L’ancien journaliste Jean-Marie Cavada , député européen, est opposé dans la circonscription de Créteil-Nord (Val-de-Marne) à Henri Plagnol (22,27% contre 44,40%).

  • Thierry Benoit , un conseiller général, affronte à Fougères (Ille-et-Vilaine) Marie-Thérèse Boisseau (20,21% contre 37,25%).

  • Elisabeth Doineau , conseillère générale et maire de La Rouadière, à Château-Gontier (Mayenne), face à Marc Bernier (19,35% contre 43,26%).

    Le sort de trois candidats du MoDem valait-il un communiqué tonitruant diffusé aux médias nationaux? Assurément non. Du reste, on imagine que le sort de ces trois-là intéresse peu Malek Boutih. Il est même probable que le secrétaire national aux questions de société du PS ignorait jusqu’à leur nombre.

Un prétexte destiné à forcer la droitisation du PS

En fait, son «SOS-candidats MoDem en détresse» n’est qu’un prétexte destiné à modifier la nature du PS. Sont visés l’orientation idéologique et la stratégie du parti d’Epinay. D’où l’allusion à «des concepts politiques dépassés» que le PS devrait abandonner. Et à «une nouvelle alliance politique» dont «les bases» seraient «réunies» . En clair, Malek Boutih prône un alliance PS-MoDem en lieu et place de l’union de la gauche. Du haut de son autorité électorale, équivalente à celle d’un Bernard Kouchner, il somme même le PS de l’adopter ( «doit clairement» ).

Mais pour s’allier avec qui? Car le MoDem aujourd’hui c’est l’auberge espagnole. Parmi ses candidats éliminés au premier tour, certains ne donnent aucune consigne de vote. D’autres appellent leurs électeurs à favoriser la diversité. D’autres se prononcent en faveur de leur concurrent UMP. Quelques uns, plus rares, optent pour le socialiste resté en course. Et que penser du positionnement du 7e candidat du MoDem présent au deuxième tour? Maire de Drancy et député sortant de la circonscription de Bobigny (Seine-Saint-Denis), Jean-Christophe Lagarde est arrivé nettement en tête (45,95%) à l’issue d’une campagne au cours de laquelle l’UMP ne lui a pas opposé de candidat, suite à des tractations avec Eric Raoult, homme fort de la droite dans le département. Opposé au second tour à un candidat communiste, Abdel Sadi (20,28%), il a reçu et accepté le soutien net du villiériste Alexandre Varaut (8,11%), arrivé en quatrième position. Bel exemple de progressisme!

La vieille rengaine de l’alliance au centre

Candidat éliminé et amer, Malek Boutih a retrouvé la liberté d’agir en franc-tireur. Mais sûrement pas sans y avoir été incité et autorisé. Proche de Julien Dray, il s’était déjà prononcé à la suite de ce dernier, en faveur d’un rapprochement avec l’UDF. C’était l’an dernier et les acteurs roulaient déjà pour Ségolène Royal.

Le 16 mai 2006, onze députés UDF, dont François Bayrou, votent la motion de censure déposée à l’Assemblée nationale par le PS, suite à l’affaire Clearstream. Sur I-télé, le lendemain , Julien Dray , interrogé sur la possibilité pour le PS de gouverner avec l’UDF, ne ferme pas la porte à cette hypothèse: « A ce stade-là, non, car sur le plan social les divergences sont profondes. Maintenant, dans le cadre d’une élection présidentielle à venir et d’un repositionnement politique, tout est ouvert et tout est possible. »
Déjà, il était difficile de croire que le porte-parole du PS, partisan déclaré de Ségolène Royal, se soit avancé à la légère.

Car quelques heures plus tôt, Gérard Collomb , autre «royaliste» de la première heure, avait abondé dans le même sens, au micro d’Europe 1: «On ne saurait exclure qu’un certain nombre de centristes, d’hommes de droite de bonne volonté, puissent demain venir rejoindre les rangs de la gauche.» Prudent, le maire de Lyon avait toutefois pris soin de faire explicitement référence à l’hypothèse «d’un rassemblement des démocrates pour faire face par exemple à un candidat comme Le Pen au second tour» .

« Tout est ouvert, tout est possible » , déclare aussi Malek Boutih , le 19 mai 2006, sur Radio Orient, en réponse à une de mes questions. Refusant « une position de sectarisme absolu » qui consisterait, selon lui, à faire une liste de gens à mettre de côté en disant « jamais, jamais… » , le secrétaire national aux questions de société du PS plaide pour « un comportement politique évolutif » . Plus prolixe que Julien Dray, dont il est proche, il note que le poids du PC n’est pas comparable à ce qu’il était en 1971 quand le PS a fait le choix de l’union de la gauche : « Il y a un problème de majorité électorale qui évolue avec les scores des partis politique. C’est un débat qui n’est pas contournable. »

Désaveu officiel

Mardi en fin d’après-midi, le bureau national du PS a mis un terme (temporaire) à ces divagations en refusant la stratégie d’alliance avec le MoDem de François Bayrou proposée la veille par Ségolène Royal et défendue par Malek Boutih. «Le Bureau national a été unanime sur la question des rapports avec le MoDem: on n’est pas dans une discussion d’appareil» , a déclaré Benoît Hamon, porte-parole du parti.
De deux choses l’une: ou les courageux partisans de l’alliance avec le centre ont préféré ne pas moufter, ou ils étaient abstents. Mais la question ressurgira.

Temps de lecture : 7 minutes
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