« Wert et la vie sans fin », de Claude Ollier : De l’autre côté

« Wert et la vie sans fin », de Claude Ollier, conte un voyage
en territoire inconnu. Il en va de même pour le lecteur, qui doit accepter de se départir d’une bonne part de sa rationalité.

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On présente aujourd'hui le Nouveau Roman comme un mouvement d'avant-garde esthétique qui se serait peu à peu institutionnalisé, ce dont témoigneraient le nombre de thèses publiées sur le sujet, les volumes de « la Pléiade » consacrés à Nathalie Sarraute ou à Claude Simon, ou la révérence désormais manifestée à Alain Robbe-Grillet. Il n'en va pourtant pas de même pour tous les acteurs du Nouveau Roman.

Claude Ollier en est assurément le représentant le plus discret. Pourtant, très régulièrement, il publie des livres singuliers, aux antipodes de toute manière académique. Celui qu'il propose aujourd'hui, Wert et la vie sans fin , ne fait pas exception.

Wert et la vie sans fin clôt un cycle de « quatre récits de couleur mythologique » , comme mentionné sur le site Internet de son éditeur, que composent Wanderlust et les Oxycèdres (2000), Préhistoire (2001) et Qatastrophe (2004) . D'une façon ou d'une autre, ces quatre récits content un voyage initiatique accompli par un personnage auquel s'offre un territoire inconnu. Voilà qui pourrait constituer également une bonne description de ce qui attend le lecteur de Claude Ollier.

Entrer dans Wert et la vie sans fin , c'est accepter de se départir d'une bonne part de sa rationalité. C'est se laisser aller à une autre logique, qui, par exemple, juxtapose deux phases du même récit, qui semblent n'entretenir entre elles que de très éloignés rapports. À la façon, par exemple, de Tropical Malady , le magnifique film d'Apitchatpong Weerasethakul, auquel Wert et la vie sans fin peut faire songer.

Dans la première partie, Wert est le pensionnaire de ce qui semble être une maison de repos pour les vétérans traumatisés d'une guerre passée, où ceux-ci reçoivent, en fonction de leur état psychologique, les soins nécessaires. Wert n'est pas le plus atteint. On l'incite simplement à se souvenir, et à transcrire les images de guerre qui lui reviennent. Mais ces souvenirs ne peuvent le laisser indemne.

Dans un second temps, Wert est sorti, et a entamé un long et dangereux périple vers l'est, un est indéterminé, composé de mers agitées, de monts et de déserts, où les habitants parlent une langue que Wert ne connaît pas mais qu'il reconnaît.

Peut-être ouvre-t-on une piste d'interprétation ­ mais l'exercice s'avère redoutable ­ en évoquant ce dédoublement des états de conscience du personnage. À plusieurs reprises, Wert hésite entre deux perceptions de ce qui lui arrive, l'une inscrite dans la réalité, l'autre imaginaire. Wert et la vie sans fin s'ouvre d'ailleurs par ces deux mots occupant seuls une page, « Retrait, ­ l'image » , tandis que sa seconde partie commence par « Élan, ­ le lieu » . Comme pour poser le livre au centre d'une tension entre représentation et présence au monde. Ou, en d'autres termes : entre témoigner et agir. Ou encore : entre écrire et vivre.

La « couleur mythologique » du récit tient aussi dans les « prouesses épiques » qu'accomplit Wert, les franchissements de frontières ou de lignes de non-retour. Au lieu d'empeser le texte d'encombrants symboles, elle lui imprime une étrangeté qui résonne avec l'âpreté ciselée de l'écriture. De bout en bout, Wert et la vie sans fin raconte une quête dans l'inconnu. Mais qu'elle se fasse en soi ou dans le monde, Claude Ollier suggère que la difficulté est la même. Et l'exaltation qu'elle suscite aussi.


Wert et la vie sans fin, Claude Ollier, POL, 224 p., 15 euros.

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