« Mai 68, c’est fini ! »

Daniel
Cohn-Bendit, « Dany le Rouge »,
est la figure médiatique la plus emblématique de Mai 68. Il critique cette tendance récurrente
qui consiste
à faire des rapproche-ments entre les débats actuels et ceux de la société de l’époque.

Patrick Piro  • 26 juillet 2007 abonné·es

Nicolas Sarkozy entend faire table rase de « l’esprit de Mai68 ». Quelle réponse lui faites-vous~?

Daniel Cohn-Bendit~: Tout d’abord, rappelons qu’il n’est pas le seul. Àplusieurs reprises, des intellectuels de droite ou apparentés ont tenté, par le passé, de faire un sort à Mai68. Il existe dans ce pays un courant de pensée qui affiche sa volonté de ranger cette période dans le casier « mémoire négative » de la France.

Pour ma part, je dis que Mai68, c’est fini. Fini comme l’est la Révolution française, il faut un jour arrêter de rejouer le passé comme si on pouvait le modifier. Mai68, ce fut un moment extraordinaire d’émancipation des individus et des sociétés face à un autoritarisme incapable d’épouser la modernité, sur des questions morales et de pratiques de la vie quotidienne. On se réappropriait sa vie et son corps. Nicolas Sarkozy, qui s’est marié deux fois, n’aurait jamais pu être élu président de la République si Mai68 n’était passé par là~!

La réhabilitation de l’autorité qu’appelle de ses voeux le Président, c’est un grand bond dans le passé~?

Mai68 a développé une critique variable de l’autoritarisme, dans les institutions, la société, l’école. Mais le pays a changé depuis, sociologiquement et socialement. Rappelons-nous qu’une femme, dans les années1960, devait obtenir l’autorisation écrite de son mari pour ouvrir un compte bancaire ou signer un contrat de travail. Que reste-t-il de cette société~? Rien~! Les révoltes des années1960, en France mais aussi ailleurs, l’ont fait exploser. Comment un jeune d’aujourd’hui pourrait-il trouver des points de référence avec la société d’alors~? Ce qui a fait le fond de la révolte n’existe plus. C’est dans ce sens-là que je dis que Mai68, c’est fini.

Même sur le plan politique~?

À cette époque, il y avait de nombreux groupes maoïstes, léninistes, trotskistes, guévaristes, etc. Ce qui est phénoménal, c’est qu’il n’en reste presque rien non plus~! Ils représentaient aussi un conformisme autoritaire, pétri de références extérieures ­ la Chine, Cuba, le Vietnam, la guerre d’Espagne… La révolution de Mai68 est libertaire, politiquement, parce qu’il s’est agi d’un processus de déconstruction de ces idéologies.
De plus, quel sens y a-t-il à se référer aujourd’hui à un « esprit de Mai68 », quand cette révolution fut la dernière qui n’ait pas eu à se préoccuper du dérèglement climatique~?

Pour Nicolas Sarkozy, Mai68 est aussi responsable de la perte de repères de la société actuelle…

Je ne conteste pas qu’il faille s’interroger sur l’autorité. Mais il faut tenter de redéfinir cette notion dans une société où les repères de solidarité sont en voie de disparition. Dans les années 1960, les enseignants disposaient de l’autorité, mais les écoles ne fonctionnaient pas. Aujourd’hui, les professeurs ont des difficultés, mais il s’agit plus de problèmes de modernisation de la pédagogie que d’un héritage de Mai68. Le danger de la proposition de Sarkozy, c’est de vouloir réhabiliter un principe d’autorité idiot.

Quelle mouche l’a piqué, au fond~? Veut-il entrer dans l’histoire comme celui qui aurait refermé une malheureuse parenthèse~?

Non, je pense qu’il a d’abord agi par pragmatisme électoral. Bien conseillé, il a compris que la droite française profonde, qui va de l’UDF giscardienne à l’extrême droite, se retrouve très largement sur l’anti-Mai 68. C’était un message pour les plus de 60 ans, chez qui brandir « l’horreur de 68 », ça marche. Résultat, ils ont massivement voté pour lui. Un joli coup politique.

Finalement, n’avez-vous rien à garder de Mai68~?

Si, l’envie de changer, de faire évoluer la pensée et la pratique politiques, de dynamiter le conservatisme. Pour la gauche d’aujourd’hui, apprendre de Mai68, c’est parvenir à faire le tri que certains n’ont pas su faire à l’époque entre les forces d’émancipation et les forces conservatrices représentées par les références bolcheviques, léninistes, etc.
En mai 1968, les mouvements de jeunes et d’ouvriers, les plus radicaux, avaient crié à la trahison lors de la signature des accords de Grenelle, qui entendaient mettre fin à la grève générale. Le durcissement qui en a résulté s’est traduit par un abandon du champ politique ­c’était aussi « élections = trahison »­, et de Gaulle, resté seul face au PC, l’a emporté par un raz de marée.
On n’a pas compris, à l’époque, ce que la négociation de Grenelle portait de rupture avec un conservatisme de la pensée politique. La preuve, on l’a aujourd’hui~: avec le « Grenelle de l’environnement » en préparation, on voit que cette référence a fini par s’imposer comme un moment historique positif.

Société
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