« L’universalisme européen sert à justifier l’impérialisme »

Sociologue et historien à l’université de Yale, Immanuel Wallerstein a décrit la mondialisation du capitalisme, et il critique aujourd’hui les justifications « universalistes » occidentales de l’expansionnisme.

Olivier Doubre  • 6 mars 2008 abonné·es

Dans votre ouvrage «l’Universalisme européen», vous reprenez la controverse au XVIe siècle entre Las Casas et Sepulveda sur les Indiens d’Amérique. En quoi cette controverse vous semble-t-elle particulièrement actuelle pour le débat sur l’universalisme?

Immanuel Wallerstein : Les justifications intellectuelles que donnait Sepulveda, au XVIe siècle, pour justifier les conquêtes des terres des Indiens sont, presque mot pour mot, les mêmes utilisées pour la colonisation, et qui sont données de nos jours pour ce qu’on appelle l’ingérence. En outre, les réponses de Las Casas à l’époque me semblent beaucoup plus claires que bien des critiques contre l’ingérence aujourd’hui. Les arguments de Sepulveda étaient les suivants : les autres sont des barbares, il nous faut protéger les innocents (que les barbares massacrent) ­ justification constante de toutes les ingérences ­ et, enfin, il faut permettre la diffusion de l’universalisme, de valeurs supposées universelles. À l’époque, il s’agissait de l’évangélisation et de l’expansion de la chrétienté. Aujourd’hui, ces valeurs sont « la liberté et la démocratie ». Mais c’est en fait la même chose.

En vous appuyant sur l’oeuvre de Braudel, vous avez élaboré le concept de «système-monde» pour décrire l’environnement politique et économique. Qu’entendez-vous par ce terme?

Les analyses des sciences sociales aux XIXe et XXe siècles reposaient essentiellement sur une unité d’analyse qui était l’État, englobant la société, notamment avec l’État-nation. Tous les États existaient parallèlement les uns aux autres et poursuivaient peu ou prou le même trajet structurel, même si certains étaient plus avancés que d’autres. Pour moi, cette formule repose sur une vision assez inexacte. Nous vivons plutôt dans un « système-monde » depuis le début de l’époque dite moderne, quand l’économie capitaliste est née de façon embryonnaire au XVIe siècle dans une petite partie du monde, l’Europe. Le monde est donc une unité d’analyse plus vaste que l’État. Le système capitaliste a réussi peu à peu, de par ses processus internes, à s’étendre à l’ensemble du monde. On constate en effet, depuis la fin du XIXe siècle, que le monde entier est désormais régi par ce système capitaliste, et cela jusqu’à nos jours. Le fait de considérer ce système-monde permet d’enrichir, selon moi, l’approche des sciences sociales, en considérant simplement les États en tant qu’éléments se construisant en son sein. Mais ils ne sont pas les seuls éléments du système, où l’on a également les races, les classes, les nations, les unités domestiques, etc. Tous sont des institutions au sein de cette économie-monde capitaliste. Surtout, ce concept me permet de montrer que, comme toute structure, elle a connu différentes phases : d’abord son apparition et sa construction, puis son développement, enfin le moment de sa crise structurelle, avant celui de sa disparition. Je pense que nous vivons actuellement ce moment de crise structurelle et, sans m’avancer sur un délai ou une date précise, nous assisterons (peut-être d’ici à vingt-cinq ou cinquante ans) à sa disparition ­ ou plutôt à son remplacement par autre chose. On ne peut pas dire par quoi pour l’instant, mais le processus est irrémédiablement en marche.

Comment votre critique de l’universalisme européen s’articule-t-elle avec ce concept de «système-monde»?

Si l’on considère ce système-monde, celui-ci a besoin d’une idéologie, de ce que j’appelle une « géoculture », lui permettant de justifier son développement structurel. Ce livre, l’Universalisme européen , est donc un effort de mise en évidence de la rhétorique utilisée par le pouvoir [^2] : l’universalisme européen est utilisé pour justifier l’impérialisme, l’expansionnisme occidental. Évidemment, des variantes existent dans les argumentations avancées. La première, la plus brutale (comme en Irak aujourd’hui), consiste à dire que les autres sont des barbares, qu’il nous faut apprivoiser. Une deuxième variante, un peu plus subtile, étudiée par Edward Said sous le nom de « l’orientalisme », prétend que les autres sont des êtres différents, figées dans leurs différences, auxquels nous devons apporter la vraie civilisation ­ une argumentation que l’on retrouve notamment chez Samuel Hughtington. Enfin, un troisième type d’argumentations est celui de la vérité scientifique sur laquelle on s’appuie pour imposer le point de vue occidental. Et, comme par hasard, cette prétendue vérité scientifique est détenue par les pays les plus puissants du monde !

Vous observez, dans les relations au sein de ce système-monde, que pour les puissants il est toujours facile de donner mais beaucoup plus difficile de recevoir…

En effet, les puissants n’acceptent pas l’idée qu’ils ont quelque chose à recevoir des autres. Ils repoussent tellement les autres qu’ils considèrent que ceux-ci n’ont rien à leur offrir. Par exemple, George W. Bush vient de faire une visite au Bénin : dans son esprit, que peut-il bien avoir à recevoir de la part du Bénin ? Seuls les États-Unis sont capables de donner des choses au Bénin ; le système-monde, vu du côté des puissants, repose sur ce type de rapports entre ses membres.

Lors de votre conférence à la Maison de l’Europe, le 20 février dernier, Daniel Bensaïd a déclaré: « Depuis 1991, la période que nous vivons ressemble d’une certaine façon aux années 1830-1840, c’est-à-dire à un moment utopique où le possible n’a pas encore de visage. D’où, dans la figure de l’altermondialisme, la fréquence du terme « autre » qui est l’inconnu, l’indéfini. » Partagez-vous son analyse?

Selon moi, ce moment n’a pas commencé en 1991 mais en 1968, date à laquelle on a assisté à un début d’effondrement des grandes vérités établies et acceptées depuis une très longue période. Dans ce type de période, il est normal que les gens tombent dans la confusion, en ne sachant plus quoi faire. Évidemment, cette impuissance a été encore renforcée après 1991, quand l’Union soviétique, qui semblait pourtant inamovible, a fini par s’effondrer. Depuis, c’est surtout la gauche qui semble se trouver en situation de perte de repères, avec un très grand pessimisme. Toutefois, je crois qu’on voit aujourd’hui la mondialisation néolibérale, qui s’est étendue partout depuis cette date, commencer à montrer ses limites : avec les Zapatistes, les Forums sociaux, Seattle, Gênes, les gens se sont remis à discuter, à la recherche de nouvelles expérimentations, de nouvelles solutions. Dès 2002, j’avais écrit un article où je disais : « Les États-Unis ont déjà perdu leur hégémonie ! » À l’époque, les gens m’ont traité de fou, mais je ne crois pas finalement m’être tellement trompé : nous y sommes, les États-Unis sont bien en train de perdre leur hégémonie ! C’est pourquoi je crois que Bensaïd a raison de dire que nous sommes maintenant entrés dans une « période d’utopie » ; pour ma part, je l’appellerais plutôt une recherche d’alternatives, où l’on se demande « que faire ? »… Il me semble que la droite soit elle aussi de plus en plus dans le doute, se posant également la question « que faire ? »…

[^2]: Le sous-titre de l’édition américaine est justement: la rhétorique du pouvoir.

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