Les ponts du potomac
dans l’hebdo N° 1000 Acheter ce numéro
Le bonhomme au pull rouge passe les doigts dans sa blanche tignasse. Il regarde d’un air amusé la trentaine de types en costards et cravates réunis, attentifs, autour de lui, dans une salle de conférence en haut d’un building dont les grandes baies vitrées dominent la rivière qui arrose la capitale de l’Empire. Son public : des pontes de la Banque mondiale. Il sait que ce qu’il va leur dire, en réponse à la question posée, va provoquer un silence gêné, quelques rires crispés. Il n’en a cure, il s’en amuse plutôt. À 60 ans sonnés, après quarante années d’auscultation de l’hémisphère sud de la planète – comme un médecin examine un malade –, l’ingénieur agronome René Dumont n’en est plus à une provocation près. Ses livres, dont celui qui l’a rendu célèbre voici déjà longtemps [^2], font scandale, tant ils vont à rebours des idées reçues, de la bien-pensance officielle, qui n’en finit pas de chanter sa foi en la science, en la modernité, en un progrès censés éradiquer la misère du monde. « Vous pouvez, dit-il, commencer à étudier sérieusement l’emplacement, sur les ponts du Potomac, des nids de mitrailleuses et des tanks qui devront arrêter le déferlement des hordes affamées… »
GOBET/AFP
C’était la réponse, en forme de boutade, à une question toujours pendante et plus angoissante que jamais, quelque trente ans après ce séminaire : « Comment arrêter les poussées migratoires dues à la misère des populations du tiers monde ? » Et si aujourd’hui les ponts du Potomac restent libres à la circulation, les États-Unis ont quand même construit un mur tout le long de la frontière mexicaine. Un mur, comme il en pousse un peu partout dans le monde, réels ou virtuels c’est selon, pour protéger les populations prospères de celles qui crèvent la dalle.
COLÈRE ET LASSITUDERené Dumont fut un proche de Politis , qu’il aida dans ses débuts difficiles, jusqu’à lui offrir les droits d’auteur d’un de ses derniers essais [^3]. Un compagnon de route dont il me plaît d’évoquer le souvenir à l’occasion de ce millième numéro de notre hebdo. Mais surtout parce que l’actualité, vraiment angoissante, de ces premières années du troisième millénaire, rend ses expertises, ses analyses et ses engagements plus actuels que jamais. Cette histoire de la Banque mondiale et du Potomac, qu’il raconte dans un de ses livres, est déjà vieille de
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