Quelles solutions contre la faim ?

La crise alimentaire actuelle révèle comme jamais l’échec de l’agriculture industrielle. Selon certains, il faut désormais miser sur les paysans et sur l’agroécologie pour permettre l’autosuffisance des populations. Un dossier à lire dans la rubrique Monde .

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Branle-bas de combat planétaire : la crise alimentaire qui secoue des dizaines de pays semble soudain devenue une priorité des gouvernements du Nord et des institutions internationales. Car les « émeutes de la faim » et les manifestations contre la hausse vertigineuse du prix des aliments, qui ont éclaté ces dernières semaines en Afrique, en Asie et en Amérique latine, ne sont peut-être que les prémices de désordres beaucoup plus graves. La Banque mondiale recense 33 pays qui risquent de subir des mouvements sociaux. En effet, les stocks d’aliments n’ont pas été aussi bas depuis les années 1970, et la crise pourrait se prolonger. « Si jamais le Sahel subit prochainement une sécheresse ou une invasion de criquets, c’est le retour des famines, comme en 1975 » , redoute l’agronome Marc Dufumier.
Pris de court, les politiques s’agitent et multiplient les annonces d’urgence. Nicolas Sarkozy décrète le doublement du budget des dons alimentaires de la France, quand l’aide publique au développement du pays est tombée de 0,47 % à 0,39 % du PNB en 2007. Michel Barnier, ministre de l’Agriculture, propose à l’Europe de produire « plus et mieux » : pour exporter de futurs excédents vers des pays du Sud aux paysans laminés par cette concurrence mortelle ?

Illustration - Quelles solutions contre la faim ?
Au Kenya, dans une région en proie à la famine, des enfants tentent de trouver de l’eau. Jackson/Getty images/AFP

« Des analyses assez effrayantes, s’insurge Régis Hochart, porte-parole à la Confédération paysanne. Malgré la faiblesse des stocks, le problème majeur reste l’impossible accès aux aliments de centaines de millions de personnes. »
La production mondiale actuelle assure théoriquement une ration calorique moyenne de 300 kg « d’équivalent-céréales » par personne, alors que les besoins, si l’on ne surconsomme pas de viande, ne dépassent pas 200 kg. Pourtant, de nouveau en expansion depuis quelques années, la faim touche aujourd’hui 862 millions de personnes. « Pour environ 70 %, des paysans trop démunis pour produire leur alimentation ou l’acheter » , souligne Marc Dufumier.
Drame supplémentaire, les prix agricoles élevés ne leur profiteront pas : les gouvernements des pays étranglés par la crise, obnubilés par l’alimentation des villes, renoncent actuellement à leurs derniers droits de douane pour abaisser le coût des importations alimentaires.

Car les systèmes agricoles mondiaux sont depuis longtemps indifférents à la sécurité alimentaire des pays du Sud. Les mauvaises récoltes récentes, dues à des aléas climatiques, ne sont qu’un déclencheur : il y a quelques années encore, le système mondial de stocks aurait permis d’absorber ces creux, « mais il a été démantelé, dans un pur esprit libéral, critique Régis Hochart. La gestion se fait à flux tendu ».
Règles du marché obligent, une fraction croissante des productions végétales, comme le soja sud-américain (à 60 % !), file vers les marchés solvables, alimentant les élevages des pays riches ou émergents – notamment en Asie – ou les usines d’agrocarburants. « La spéculation s’en mêle depuis une décennie, avec l’instauration de marchés à terme, ajoute Guy Kastler, membre de la Confédération paysanne. On vend avant d’avoir semé, on parie sur l’évolution des cours pour engranger des bénéfices. »
Les prix des denrées alimentaires, alourdis de surcroît par le pétrole qui renchérit transports, engrais et carburants, ont flambé comme rarement : en un an, 90 % de hausse pour le soja, 100 % pour le riz, 130 % pour le blé, etc. « Ce système agroalimentaire ultralibéral est extrêmement fragile, constate l’agronome Matthieu Calame [[Auteur de la Tourmente alimentaire,
éd. Charles-Léopold Mayer, 18 euros.]], il ne fonctionne qu’en période d’abondance. »
Pour l’expert Philippe Desbrosses, l’un des pionniers de la bio en France, « le problème n’est pas technique, il est politique. On a construit une arme alimentaire contre les pays pauvres. Rappelons-nous que l’Afrique était autosuffisante dans les années 1950 » !
En pleine effervescence médiatique, un important rapport officiel validant ces critiques est passé presque inaperçu : il s’agit de la première « Évaluation internationale des sciences et des technologies agricoles au service du développement » (EISTAD, IAASTD en anglais), résultat de quatre ans de travail de plus de 400 chercheurs, approuvé le 15 avril à Johannesbourg par une soixantaine de gouvernements [[L’Australie, le Canada et les États-Unis le contestent en partie, mais soutiennent l’IAASTD.
.]]. L’équivalent, pour l’agriculture, du Giec sur le dérèglement climatique. L’agriculture industrielle, énergivore, basée sur une chimie toxique, insensible à la répartition très inégale de ses bénéfices, aux conséquences environnementales, sous la coupe de multinationales s’accaparant les ressources et la recherche, y est considérée comme une impasse. « Une nouvelle ère commence pour l’agriculture » , estiment des ONG comme Greenpeace, Pesticide Action Network, Les Amis de la terre, Third World Network, etc. Les agrocarburants et les OGM actuels sont remis en cause. Pour l’IAASTD, la solution consiste désormais à soutenir les petits agriculteurs et à miser sur l’agroécologie, pour accéder à l’autosuffisance alimentaire des populations !

Une volte-face complète, qui signifie par exemple l’autorisation, pour les gouvernements, de reconstituer des droits de douane pour protéger leurs agricultures, ainsi que la promotion des savoir-faire paysans et des ressources locales. « On a longtemps prétendu les systèmes traditionnels insuffisamment productifs, mais parce que l’on s’est évertué pendant des décennies à singer l’agriculture des pays industrialisés ! », s’élève Marc Dufumier, qui estime possible d’alimenter 9 milliards d’humains en 2050, ce qui signifie un doublement de la production actuelle, « grâce à une agroécologie dont les principes de base sont connus sur tous les continents » : des haies pare-vent pour abriter les cultures ; des arbres aux racines profondes puisant les nutriments dans le sol pour les restituer à la couche superficielle quand les feuilles tombent ; sous leur ombre, des cultures associées en rotation – céréales, légumes et légumineuses, qui éloignent des prédateurs et fixent l’azote de l’air, fertilisant le sol par leurs déchets ; la couverture de l’humus pour préserver son humidité, le fumier animal pour l’enrichir… « Bref, il s’agit d’augmenter la productivité des écosystèmes locaux, et pas de monocultures qui appauvrissent les sols, la biodiversité, exigent des engrais et des pesticides issus de la pétrochimie, des machines, etc. Il n’est plus possible de préconiser des solutions coûteuses en énergies fossiles et en intrants importés, et encore moins qu’avant, avec les crises climatique et énergétique. Alors que l’agroécologie est accessible au milliard de petits exploitants – 80 % du total mondial –, qui ne possèdent que des outils manuels ! » Circuits courts, autosuffisante alimentaire, préservation des ressources, amélioration du niveau de vie, création d’emplois… Ce n’est pas un fantasme de militant : des exemples existent déjà, comme cette communauté malgache qui tire 240 quintaux de riz à l’hectare, ou ces familles du sud du Mali, passées en trois décennies des brûlis à cette agriculture moderne « qu’elles inventent mieux et plus vite que les agronomes » , reconnaît admiratif Marc Dufumier.


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