Signal d’urgence

Nick Cave and The Bad Seeds publient un quatorzième album frontal et jaillissant, peut-être inspiré par la musique créée pour le film « l’Assassinat de Jesse James par le lâche Robert Ford ».

Jacques Vincent  • 17 avril 2008 abonné·es

Il y a tout juste un an, Nick Cave débauchait trois des Bad Seeds pour une escapade fracassante, tonitruante et gueularde sous le nom de Grinderman. Comme une rupture avec le romantisme noir parfois emphatique des albums précédents. « Grinderman a été une sorte de bombe au milieu des Bad Seeds. C’était comme revenir vers sa femme pour lui dire qu’on a pris une maîtresse. Ça peut faire des dégâts, mais ça peut aussi être très positif. Et je crois que ça l’a été. »

L’un des effets de cette escapade est d’avoir gardé un certain esprit d’urgence, même si le son est beaucoup moins brut. Urgence dans l’enchaînement des morceaux, sans le moindre temps mort, urgence dans les attaques frontales, une écriture jaillissante et ces choeurs en « Sha-la-la » ou « Doop doop doop », citations purement rock. Urgence dès le premier morceau, « Dig !!! Lazarus, Dig !!! », rappelant un John Cale chantant « Pablo Picasso » dans l’électricité distillée en riffs hachés et un Nick Cave partagé entre chant (le refrain) et narration (les couplets), dans cette manière que John Cale, justement, a inventée dans le deuxième album du Velvet Underground avec l’incroyable histoire de « The Gift ».

Nick Cave retrouve ici un style dans lequel il excelle, celui des chansons qui racontent des histoires, comme de courtes nouvelles, style aussi caractérisé par une avalanche de mots, un flot continu porté par une interprétation au plus près des méandres du récit, tempétueuse, habitée ou retenue. Le titre du disque, Dig !!! Lazarus Dig !!!, rappelle une fois de plus l’influence de la Bible sur l’univers mental du musicien. Mais, dans cette version moderne, Lazare vit aux États-Unis, se nomme Larry et est moins occupé à se relever de sa tombe qu’à la creuser petit à petit, selon un cheminement résumé en quelques mots en fin de partie : la rue, la soupe populaire, la drogue, la prison, l’asile, la tombe. Pas de rédemption, cette fois, et un disque qui débute par la chute. Et finit en pleine confusion dans une histoire dylanienne racontée comme un mauvais rêve peuplé de nombreux personnages féminins, parfait condensé de tous les récits précédents, où les hommes sont en perdition et les femmes absentes ou inaccessibles.

Musicalement, l’absence de piano retire beaucoup d’une gravité souvent à l’oeuvre par le passé; en tout cas, elle en déplace le centre et laisse la place aux guitares, acoustiques et électriques, aux nombreuses percussions et à l’orgue, dont la couleur rappelle parfois les Doors. La batterie claque devant et la basse est un nerf énorme qui pulse comme le sang aux tempes, sur lequel tout le reste danse en permanence.

Une autre parenthèse a peut-être influencé ce disque : l’écriture de la musique de l’excellent Assassinat de Jesse James par le lâche Robert Ford par Nick Cave et Warren Ellis. Ce dernier, quand il n’est pas occupé à jouer de la flûte ou du luth, passant son temps à glisser entre les instruments d’innombrables traits sonores, ajoutant ainsi une touche de mystère, voire inventant une nouvelle forme de psychédélisme. Plus que tout, c’est sans doute la capacité de ces musiciens à être toujours en mouvement qui leur permet de produire un quatorzième album aussi vivant et passionnant.

Culture
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