Et l’avenir devint néolibéral

Le XXe siècle a vu émerger deux phénomènes aujourd’hui indissociables. L’avènement de l’expert et celui du néolibéralisme. Un tandem qui, à partir des années 1960, s’est emparé de l’avenir du monde.

Mathilde Azerot  • 24 juillet 2008 abonné·es

Les experts sont-ils les architectes de l’avenir ? Leur force n’est-elle pas de nous faire prendre leurs prophéties pour des fatalités ? Le Commissariat général du Plan, créé en janvier 1946 par le général de Gaulle, précisément pour construire le devenir de la France au lendemain de la guerre en définissant la planification économique du pays, fut le lieu privilégié de l’échafaudage de ces projections expertes. Paradoxalement, les experts du Plan ont été à l’origine du déclin de la planification à la française, telle qu’elle avait été envisagée par le général, partisan du keynésianisme et connu pour son dirigisme. Et pourtant, la première inflexion libérale (déterminante) fut bel et bien conduite sous les auspices gaullistes.

Mais c’est la construction européenne qui, avec la mise en place du Marché commun, a permis l’épanouissement des thèses libérales et néolibérales. L’entrée de la France au sein de la Communauté économique européenne (CEE), lors de la ratification du traité de Rome en 1957 par le gouvernement du socialiste Guy Mollet (contre une partie de sa majorité), a été accueillie comme une délivrance par les partisans du libéralisme, jusque-là quasi inaudibles. À ­compter de cette date, contributions et expertises libérales proliférèrent.

Illustration - Et l’avenir devint néolibéral


AFP – Christian Pineau et Maurice Faure
signent le traité de Rome en 1957.

Jacques Attali peut bien se targuer d’avoir, avec son récent rapport, éveillé les consciences aux bienfaits de la croissance. Mais d’autres l’avaient précédé dans ces préconisations. Et de beaucoup. Alors qu’il n’a été que très partiellement pris en compte, le Rapport sur les obstacles à l’expansion économique remis en juillet 1960 au Premier ministre Michel Debré par Jacques Rueff et Louis Armand reste une référence en matière de libéralisme. En témoigne la longue série des rapports officiels qui s’en sont inspirés pour prôner la libéralisation de l’économie française (rapport Nora sur les entreprises publiques en 1968, rapport Marjolin, Saurin, Wormser sur le marché monétaire et les conditions du crédit de 1969, etc.).

À l’époque où le jeune Attali n’était encore qu’un lycéen, le rapport Armand-Rueff arguait déjà que « les obstacles à l’expansion doivent être éliminés. D’ailleurs, le climat d’expansion facilite leur suppression : les structures tendent à perdre leur rigidité, les innovations sont encouragées, les conversions et les adaptations peuvent s’opérer sans heurts majeurs, les divergences éventuelles entre l’économique et le social s’atténuent » . Fervents supporters de la CEE, les rapporteurs louaient sans ­ambages la mise en place du Marché commun. L’objectif étant alors de « mettre nos entreprises à même de supporter la concurrence européenne ; faciliter les adaptations structurelles, les conversions et les spécialisations ; assurer un taux de croissance élevé » . Ainsi, ils dressent une liste des professions incriminées pour leur rigidité : notaire, boulanger, pharmacien, etc. Ils recommandent, par exemple, de procéder à la déréglementation des taxis parisiens…

L’arrivée de Raymond Barre à Matignon sous la présidence de Giscard d’Estaing marque une nouvelle inflexion néolibérale. Via une politique économique axée sur la défense de la libération des prix et la libre concurrence, l’auteur d’un plan en 1976, économiste de formation acquis au libéralisme, prend une décision hautement symbolique : celle de libéraliser, en août 1978, le prix du pain, jusque-là défini par l’État. Pour achever d’entériner le processus, c’est François Mitterrand qui, en procédant en 1983 au « tournant de la rigueur », a ouvert une nouvelle « fenêtre d’opportunité » au néolibéralisme. En 1994, Alain Minc – quand on parle d’expert, celui-là est inévitable ! – se voit confier par le Commissariat du Plan la mission de dessiner le visage idéal de la société française du XXIe siècle. À la tête d’une commission, il élabore le manuel du parfait néolibéral, la France de l’an 2000 . Alain Minc, éternel conseiller des princes, influence plus qu’il ne prédit. L’inquiétude majeure des membres de la commission est alors celle de l’emploi et des mesures à prendre pour endiguer le chômage. Fustigeant l’idée d’une réduction du temps de travail, elle demande que « l’État accepte […] de lever les contraintes juridiques et les freins à la flexibilité » et relève également que « les avantages du travail à temps partiel ont fait la quasi-unanimité » au sein du groupe de travail car « voilà, à l’évidence, une nouvelle voie de création d’emplois pour notre pays » .

En outre, il faut , prescrit la commission, « redéployer l’État » afin de « ranimer une société civile trop atone » . Et le coupable est tout trouvé : la Fonction publique, sommée de « participer plus solidairement à l’effort de la nation pour améliorer la cohésion sociale » en acceptant une réforme des régimes spéciaux. Car, menace-t-elle, « de deux choses l’une : ou bien les responsables, les syndicats et les fonctionnaires font leur le principe d’une gestion aussi souple que possible du statut de la Fonction publique […] *, ou bien ils se raidissent sur une approche corporatiste de leurs droits et de leurs devoirs »* . Auquel cas, « peut-être d’ici à l’an 2000 ou plus probablement après l’an 2000, l’écart sera trop grand entre leur position et celle des autres actifs, et ce sera le statut lui-même qui sera remis en cause » . D’aucuns l’ont rêvé, d’autres l’ont fait. Nicolas Sarkozy ne serait donc que le simple exécutant de prédictions qui l’ont précédé de dix ou vingt ans. La force des néolibéraux est ­d’être parvenus à convertir les mentalités à la croyance qu’il ne pouvait en être autrement, et que le néolibéralisme était décidément le seul avenir possible.

Société
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