Un choix politique

Le nucléaire n’est aucunement indispensable à la résolution de la crise énergétique et climatique, et les scénarios qui l’écartent sont de plus en plus crédibles.

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Les tares du nucléaire civil n’ont guère été atténuées depuis quarante ans, particulièrement en France : danger intrinsèque de la technologie, impasse de la gestion des déchets radioactifs, centralisme exacerbé de la production, opacité des décisions, dépendance extérieure totale pour le combustible (uranium), menace de prolifération d’armes atomiques, controverse sur le coût économique exact de la filière…
Le nucléaire s’est pourtant développé : il s’agissait de trouver une parade aux chocs pétroliers des années 1970. Aujourd’hui, ses défenseurs soutiennent qu’il est indispensable dans la bataille énergétique et climatique actuelle : « L’ampleur des défis impose que nous utilisions toutes les technologies à notre disposition. » Mais l’argument ne résiste guère à l’analyse :

– Le nucléaire n’est jamais décisif. Même dans les scénarios les plus volontaristes. Par exemple, les quelque 1 400 nouveaux réacteurs nucléaires proposés par le dernier rapport de l’AIE ne contribuent qu’à 6 % de la réduction des émissions de gaz à effet de serre attendue pour 2050. En France, le rapport Syrota d’octobre 2007, du Centre d’analyse stratégique (ex-Commissariat général du plan), ne parvenait qu’à mi-chemin, même avec une cinquantaine de nouveaux réacteurs !

– L’impact climatique du nucléaire doit être envisagé. Il génère en effet du CO2, et plus qu’on ne l’imagine. Cette technologie supposant un fonctionnement en continu (« en base ») des réacteurs, il faut leur ad­joindre, pour pallier les pics saisonniers ou inattendus de la demande, des centrales capables d’entrer en service rapidement et ponctuellement – à énergies fossiles aujour­d’hui, émettrices de CO2 ! EDF a ainsi poussé à outrance à la consommation électrique, jour et nuit, en toute saison, afin de rentabiliser son parc nucléaire. À l’égal de ses voisins européens, chaque Français consomme environ 1,5 tonne d’équivalent pétrole par an. La France, saturée de nucléaire « en base », est même le dernier pays au monde où un nouveau réacteur nucléaire – l’EPR en l’occurrence – se justifie pour lutter contre l’effet de serre, relève Frédéric Marillier, de Greenpeace.

– Le nucléaire fait diversion. « Le grand risque des discours pronucléaires n’est pas une relance massive de la filière, illusoire, mais l’occultation des impératifs incontournables de la réduction des consommations d’énergie !, ­s’alarme Yves Marignac, directeur du bureau d’études Wise-Paris, spécialisé dans le nucléaire. Il est toujours plus facile de brandir des solutions technologiques que d’assumer des mesures touchant aux modes de vie – un EPR, plutôt que d’apprendre à se désintoxiquer de la voiture. » En effet, la moitié des gains ­d’émissions des gaz à effet de serre à ­réaliser pour 2050 réside dans la traque aux gaspillages énergétiques et dans la sobriété des ­usages. Un objectif désormais couramment admis, et un « gisement » très rentable : un euro affecté à l’efficacité énergétique évite plus de deux euros d’investissements dans une filière de production d’énergie.
Caricatural : alors que la France gesticule avec son nouvel EPR gadget, elle semble prête à se contenter pour l’Union, qu’elle préside, d’un objectif modeste et simplement indicatif de réduction des consommations énergétiques – 20 % d’ici à 2020.

– Le nucléaire n’est pas « la seule techno­logie “sans CO2” capable de répondre massivement à la demande d’électricité » , comme disent ses promoteurs. En 2007, il s’est installé dans le monde 10 fois plus de capacité éolienne que nucléaire 1. Et la ruée des investisseurs sur les énergies renouvelables ne se dément pas – 150 milliards de dollars, 60 % de plus qu’en 2006. Même dans la dernière prospective de l’AIE déjà citée, elles contribuent à 21 % de l’effort de réduction des émissions ! Sans oublier qu’il existe aussi des gains très importants sur d’autres gaz à effet de serre que le CO2. « L’énergie que l’on pourrait récupérer du méthane massivement émis par les décharges d’ordures ménagères et le lisier des élevages représente la production de 5 EPR ! » , signale l’économiste Benjamin Dessus, président de l’association d’experts indépendants Global Chance.

– Il est donc possible de se passer du nucléaire. Dans les projections pour 2050 de négaWatt, autre association d’experts indépendants, il disparaît à partir de 2030 à la fermeture définitive des derniers réacteurs en fin de carrière. Les efforts de réductions des gaz à effet de serre se concentrent donc sur une sobriété énergétique et sur un développement poussé des énergies renouve­lables. « Ce n’est pas un fantasme, affirme Yves Marignac, coauteur du scénario. En 2003, nos hypothèses de croissance de l’éolien paraissaient très optimistes, elles sont aujour­d’hui conformes à celles d’organismes officiels comme l’Ademe ou Réseau de transport d’électricité [RTE]. »

Une des hypothèses fondamentales de ces feuilles de route « sans nucléaire » est rarement considérée à sa juste valeur : aucune ne s’appuie sur un pari technologique. ­Toutes les options auxquelles elles ont recours sont déjà à disposition aujour­d’hui – isolation des bâtiments, réorganisation des transports, voiture consommant 3 litres de carburant aux 100 kilomètres, énergies renouvelables, etc. « S’il y a un problème de crédibilité avec ces prospectives, il n’est pas technique mais bien du côté du réalisme politique, estime Yves Marignac. Mais le temps joue pour elles : encore taxées d’irréalisme il y a cinq ans, elles sont aujourd’hui “volontaristes”, et seront “incontournables” demain. »
L’an dernier, le Réseau sortir du nucléaire a ainsi livré un scénario provocateur, visant la sortie du nucléaire dans cinq à dix ans seulement, et la réduction des gaz à effet de serre à terme. En explorant simplement les limites du potentiel technique offert par les économies d’énergie et le développement des renouvelables. Un exercice à valeur pédagogique avant tout, destiné à démontrer à quel point l’entêtement nucléaire est d’abord une question politique.


  1. Soit une production au moins double, en tenant compte de l’intermittence du vent. 


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