Exagérément canardé

Pour Laurent Martin, historien, « Le Vrai Canard » de Karl Laske et Laurent Valdiguié est un livre à thèse, systématiquement à charge contre l’hebdomadaire satirique, ce qui en réduit l’intérêt.

Laurent Martin  • 18 décembre 2008 abonné·es

Deux mots de présentation personnelle, pour que les lecteurs sachent « d’où je parle », comme on disait un peu avant et un peu après 68. Je ne suis pas journaliste mais historien. J’ai écrit une thèse sur l’histoire du Canard enchaîné , partiellement publiée en 2001 et rééditée quelques années plus tard [^2]. Par la suite, j’ai travaillé brièvement au Canard et suis resté en contact amical et professionnel avec le journal, que j’apprécie globalement.
Cette mise au point me semble d’autant plus nécessaire que mon nom apparaît à de nombreuses reprises dans ce nouveau livre sur le Canard, soit au titre du travail que j’avais réalisé, et que les auteurs utilisent abondamment, soit comme témoin interviewé par Karl Laske au cours de son enquête. Je suis rangé dès l’avant-propos parmi les historiens « bienveillants » du Canard, dénués d’esprit critique, à l’instar de l’hagiographe Jean Egen, dont je m’étais pourtant soigneusement démarqué. C’est de bonne guerre : il importe de montrer que vos prédécesseurs n’ont pas fait le boulot pour mieux valoriser le vôtre. En l’occurrence, les citations produites par Karl Laske et Laurent Valdiguié, que ce soit des propos que j’ai tenus à l’égard du Canard ou des informations que j’avais fournies dans mon travail, démentent cette accusation de bienveillance.

Illustration - Exagérément canardé


Téléguidé par l’entourage de Sarkozy, le « Canard » ? Allons donc !
Faget/AFP

Il est vrai que j’avais, dans mon travail comme dans l’interview, formulé d’autres opinions, émis d’autres hypothèses, avancé d’autres explications, plus favorables que celles qu’ont retenues les deux auteurs. Probable que ça ne rentrait pas dans le cadre a priori de leur jugement. C’est là, à mon sens, une différence essentielle entre nos deux entreprises : la mienne s’efforçait de restituer la complexité des choses ; la leur sacrifie toute nuance à la démonstration d’une thèse. Laquelle ? Que le Canard n’est pas celui que vous croyez, qu’il manipule, qu’il est manipulé. Avec ce genre de parti pris, il ne faut pas s’étonner que les gens hésitent à vous répondre et, lorsqu’ils le font, qu’ils exigent de le faire par écrit. Cela dit, la réponse qu’a faite le directeur du Canard à la « une » de son journal n’en est pas une : il est un peu facile, pour éviter de répondre sur le fond, d’invoquer un complot ourdi par le grand capital. La vérité est sans doute plus prosaïque : Laske et Valdiguié avaient pour projet de faire pour le Canard ce que Pierre Péan et Philippe Cohen ont fait pour le Monde : en révéler la face cachée.
Y parviennent-ils ? En partie, oui. Ils sont beaucoup plus complets et précis que mon livre sur les plantages et les dérapages du Canard ; je les trouve assez convaincants en ce qui concerne l’indulgence envers Mitterrand ou Dumas. Certes, cette indulgence est relative et à géométrie variable ; elle explique quand même – avec la sociologie électorale du lectorat, à peine mentionnée par les auteurs – beaucoup du flottement qui a saisi le Canard au début des années 1980, les loupés à propos de la cellule de l’Élysée – des Irlandais de Vincennes aux écoutes – ou du Rainbow Warrior , ou encore des liens entre Mitterrand et Bousquet. Ce n’est pas que le Canard n’ait pas critiqué Mitterrand et son entourage, il l’a fait, et souvent ; mais tout est dans le ton, le timing , les circonstances atténuantes, le contraste avec le traitement infligé à des personnages que le journal n’avait pas intérêt à ménager – un Léotard, un Chirac.

Pour le reste, je suis partagé entre un tenace sentiment de déjà-lu (notamment dans mon propre ouvrage, par exemple, à propos des quelques journalistes du Canard ayant travaillé dans la presse de la collaboration ou d’anciens journalistes compromis durant cette période et accueillis ensuite par l’hebdomadaire satirique), une curiosité insatisfaite (quel est l’intérêt des développements sur Alain Guédé, sur Robert Gaillard ?) et une franche incrédulité (le Canard téléguidé par l’entourage de Sarkozy). La question de fond qui court tout au long de l’ouvrage mérite d’être posée : quelle est la bonne distance entre le journaliste et le monde qu’il observe ? Trop loin, et il perd le contact, c’est-à-dire la possibilité de rapporter une information intéressante. Trop près, et il court le risque d’être instrumentalisé. Mais la réflexion est évacuée au profit d’anecdotes sans grand intérêt. Les journalistes du Canard n’ont jamais nié que leurs infos pouvaient servir la stratégie ou les petites tactiques de tel ou tel ; ils ont estimé que la seule question qui valait était celle de la véracité de l’information, qui suppose vérification et recoupement. À quelques reprises, comme dans l’affaire Yann Piat, cette règle n’a pas été respectée ; les auteurs du livre peinent à démontrer que cette exception ait à son tour constitué la règle cachée du Canard.

Quant au fonctionnement interne du journal, ses clivages, sa richesse improductive, sa misogynie – en voie de guérison –, l’opacité des rémunérations ou du capital (mais les auteurs oublient de dire que le Canard est l’un des seuls journaux français à se conformer à l’ordonnance du 26 août 1944 qui fait obligation aux journaux de rendre publics leurs bilans et comptes d’exploitation), l’impression de déjà-lu, là encore, domine. Cela ne fait pas du livre de Laske et Valdiguié un tissu de mensonges, comme le dit de façon à peine voilée la direction du Canard ; mais cela n’en fait pas non plus l’ouvrage explosif que ses auteurs auraient souhaité qu’il fût.

[^2]: Le Canard enchaîné : histoire d’un journal satirique 1915-2005, rééd. Nouveau Monde, 2005.

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