Le trottoir en a marre

Lors d’une journée de rencontres et de débats, les travailleurs du sexe ont dénoncé la dégradation des conditions sanitaires et sociales de leur activité, et créé un syndicat pour se défendre face aux pouvoirs publics.

Xavier Frison  • 26 mars 2009
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Le trottoir en a marre

On n’aurait pu dénicher plus bel écrin. En plein cœur du quartier Saint-Germain, à Paris, l’Odéon-Théâtre de l’Europe accueillait vendredi 20 mars les troisièmes Assises de la prostitution pour une journée d’ateliers et de débats. Même si les participants sont heureux de pouvoir se retrouver, l’heure n’est pas à la fête. Les 200 prostitués (hommes, femmes, transgenres) venus échanger sur leur condition de travailleurs du sexe ont le regard et la parole graves.

Illustration - Le trottoir en a marre


Manifestation à Paris, le 22 mars 2008, contre la pénalisation de la prostitution. Verdy/AFP

Six ans tout juste après son entrée en vigueur, en mars 2003, la Loi pour la sécurité intérieure (LSI) portée par Nicolas Sarkozy, alors ministre de l’Intérieur, présente un bilan calamiteux. Cette loi qui a institué le délit de racolage, contre lequel se bat le collectif Droits et prostitution, devait débarrasser le pays de ses réseaux de prostitution. Six ans plus tard, « il n’y a eu aucun procès contre la traite des êtres humains à des fins d’exploitation sexuelle en France » , constate amèrement Nikita, la quarantaine, allure sérieuse, fines lunettes sur son visage émacié, de l’association les Putes. Le silence assourdissant de l’État sur les résultats de la loi tient lieu d’aveu : « La LSI prévoit un rapport annuel sur la question de la prostitution, rappelle Miguel Ange Garzo, psychologue de l’Association pour la recherche et la communication pour l’accès aux traitements (Arcat). Mais rien n’est jamais paru. »

Pour Malika Amaouche, brune fluette aux cheveux courts, membre du collectif Droits et prostitution, et coordinatrice des Assises, le bilan de la LSI est « absolument négatif. La loi met à mal les stratégies de prévention des associations qui luttent contre le sida, alors même qu’il n’y a pas de lutte contre le proxénétisme ou la traite des êtres humains ». Pire, l’insécurité accrue due à l’isolement incite certains travailleurs du sexe indépendants… à faire appel à « un mac ».

L’objectif non-avoué du texte, lui, est bel et bien atteint. Les centres-villes et les grands boulevards sont débarrassés des prostitués, contraints de travailler dans les forêts ou d’exercer en appartement. Loin des regards, loin des collègues, loin des associations, plus près de cette violence dont chaque prostitué rencontré aux Assises nous a parlé. Qu’importe, pour le gouvernement : le ménage est fait, l’électorat traditionnel de l’UMP est satisfait. À quel prix ?

Virginie, 32 ans, pulpeuse blonde aux longues boucles et à la peau dorée, est prostituée à Toulouse [^2]. Auparavant, elle était commerciale dans l’aluminium : « Je travaillais énormément pour pas grand-chose, tout en mettant en péril l’éducation de ma fille, que je voyais à peine tellement je finissais tard. » Elle commence à exercer en janvier 2003, quelques mois avant l’entrée en vigueur de la LSI. Elle dit s’être lancée « en indépendante » par « choix économique, par besoin de liberté sexuelle, liberté de vie, d’emploi du temps » . Elle travaille aux côtés de Bulgares, de Nigériennes, de Ghanéennes et de Polonaises, un kaléidoscope qu’elles surnomment leur « triangle des Bermudes ».

Dans le coin, ça secoue : « On subit la violence de la police et de la justice. Vous travaillez, et trois types débarquent avec un brassard Police, vous n’êtes même pas sûre qu’ils sont policiers, ils vous embarquent en garde à vue. Vous dormez sur le béton, subissez une fouille au corps, le sermon moralisateur des agents. On se sent honteuse, stigmatisée. Et encore, en tant que Française, j’ai droit à un traitement privilégié. Mes voisines étrangères se font arrêter tout le temps, dans des conditions plus violentes. Celles qui n’ont pas de papiers se retrouvent en centre de rétention. » Pour éviter la police, Virginie déploie un panel de stratégies. « Après deux ou trois heures du matin, quand ils n’ont pas fait assez d’arrestations, les flics ont faim, donc je ne travaille plus au-delà d’une heure du matin. Et puis on a certains clients flics qui nous préviennent des prochaines descentes. »

Toute la France va aux putes, si l’on peut dire : en vingt ans de carrière, la solide Monique, qui fait dix ans de plus que son âge, a eu « des médecins, des maçons, des chômeurs, des jeunes hommes, des vieux, de tout ». Elle menait grand train, avait plein d’amis. Aujourd’hui, elle pleure sur sa solitude et n’a rien, ni retraite, ni chômage, ni couverture santé décente. Les prostitués sont pourtant tenus de se déclarer à l’administration fiscale et de payer des impôts.

Virginie ne se voit pas arrêter la prostitution mais a repris des études, dans le travail social, pour le diplôme, la couverture sociale et « pour valider ce que j’ai appris sur le terrain ».

Isabelle, la quarantaine, très élégante dans son tailleur noir, est aussi prostituée à Toulouse. Elle rappelle que « le tapin a toujours été stigmatisé. Mais de la stigmatisation, on est passé à la répression violente ». Elle fustige le délit de « proxénétisme de soutien » et ses dérives. Comme l’explique Miguel Ange Garzo, « l’amie qui transporte une prostituée en voiture, le conjoint d’une prostituée, le propriétaire du logement où elle exerce à son insu, ou même son fils majeur qui vit sous son toit, tous ceux qui peuvent théoriquement aider une personne prostituée ou profiter de ses revenus sont passibles du délit de proxénétisme de soutien ».

Sur le plan de la santé, le bilan est tout aussi négatif. « Dans des groupes que nous suivons depuis longtemps, on a constaté ces dernières années le retour de maladies comme la syphilis, explique Miguel Ange Garzo. C’est dû à la plus grande précarité des prostitués, à leur isolement et à la raréfaction des clients, eux aussi visés par la loi LSI. Tout ça fait que les clients prennent le pouvoir et parviennent plus facilement à imposer leurs conditions, notamment les rapports non-protégés. »

Pour faire entendre leur voix, les travailleurs du sexe indépendants ont décidé de lancer le Syndicat du travail sexuel, le Strass, destiné à défendre leurs intérêts et à faire émerger une voix face au discours des pouvoirs publics. Une centaine de personnes ont déjà adhéré, en attendant un vrai statut professionnel et une reconnaissance officielle. Loin de l’hypocrisie actuelle aux effets dévastateurs.

[^2]: Où l’association Grisélidis anime et produit une émission sur la radio Canal Sud : .

Temps de lecture : 6 minutes
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