Europe : comment sortir de l’impasse ?

Christophe Ramaux  • 28 mai 2009
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Le cataclysme économique, social et écologique dans lequel le capitalisme libéral plonge la planète exige une intervention publique forte. À leur façon, les États-Unis et la Chine l’ont compris. L’Union européenne, pour sa part, est totalement hors-jeu. Au niveau budgétaire, le plan européen n’existe pas. Ce sont les États de l’Union qui, trop timidement, interviennent. Au niveau monétaire, la Banque centrale européenne tarde à baisser ses taux, laisse l’euro s’apprécier et se refuse à souscrire à des titres d’emprunts publics.
L’héritage historique de l’Europe la prédisposait à être en pointe : n’est-ce pas sur ses terres qu’est né l’idéal socialiste au XIXe siècle et que se sont développés les premiers États sociaux ? Les cogestionnaires de l’Union – conservateurs, socialistes, libéraux et écolo-libéraux – sapent cet héritage. Les traités qu’ils soutiennent de conserve posent clairement la concurrence comme première. Le reste lui est soumis : les politiques monétaire et budgétaire, la politique de l’emploi, etc.

Partant, l’Union transforme systématiquement l’or en plomb. Certains domaines, comme la protection sociale, la régulation des rapports de travail ou bien l’éducation, ne font pas partie de ses compétences historiques. Depuis quelques années, elle a cependant développé ses interventions sur ces sujets via la méthode ouverte de coordination. Les zélotes sont aux anges : l’Europe sociale est enfin en marche. Comme s’il suffisait de nommer une chose pour la respecter. Or, lorsque l’Union évoque le social, c’est pour prôner la flexibilité des contrats de travail ou la retraite par capitalisation. Lorsqu’elle évoque l’éducation, c’est pour la transformer en un marché de la connaissance, etc.

Dans ces traités, l’Union ouvre les services économiques d’intérêt général (SIEG) à la concurrence. Faut-il se désoler que n’y soient pas traités les services non-marchands (services non économiques, selon la terminologie symptomatique de l’Union) ? Compte tenu de l’architecture d’ensemble, rien n’est moins sûr. Le Livre blanc qu’elle a consacré en 2004 au sujet évoque « un consensus quant à la nécessité d’assurer une combinaison harmonieuse des mécanismes de marché et des missions de service public » . D’où ce résultat : les services non-marchands, à l’instar des SIEG, peuvent a priori parfaitement être pris en charge par le privé.
Comment en est-on arrivé là ? Pour le comprendre, il faut lire L’Europe sociale n’aura pas lieu de François Denord et Antoine Schwartz [^2]. Loin des contes pour enfants, il retrace comment les « pères fondateurs » ont, en lien étroit avec les économistes les plus libéraux (Hayek, Rueff…), conçu un projet cohérent : puisque la souveraineté du peuple au niveau national l’empêche, il faut contourner ce niveau pour imposer, de l’extérieur, les « bonnes règles ». C’est le versant dirigiste caractéristique du néolibéralisme. Le ver était d’emblée dans le fruit. Dès le traité de Rome de 1957, la concurrence libre est posée comme l’alpha et l’oméga. Pierre Mendès France s’y était opposé en ces termes : « L’abdication d’une démocratie peut prendre deux formes : soit […] une dictature interne […], soit la délégation de ses pouvoirs à une autorité extérieure, laquelle, au nom de la technique, exercera en réalité la puissance publique. »

Les antilibéraux n’ont pas à rougir : ce ne sont pas eux qui sapent l’héritage de l’Europe en récusant l’intervention publique, y compris de l’Union, dans l’économie. Reste à garder une boussole : celle de la démocratie, de la souveraineté du peuple. On peut espérer des élections européennes une bonne surprise. L’abstention n’en sera pas moins la principale leçon. Les peuples se sentent dessaisis par l’Union. Le « non » lors du référendum de 2005, avec une participation record, l’a clairement exprimé. Il n’existe pas de république européenne, ni à proprement parler de peuple européen. Les néolibéraux l’ont compris. Faut-il dissoudre le peuple pour en élire un autre ? Le projet alternatif mérite mieux que ce fantasme totalitaire.

[^2]: Raisons d’agir, 138 p., 7 euros.

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Temps de lecture : 4 minutes
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