Économistes à responsabilité limitée

Thomas Coutrot  • 4 juin 2009
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La crise financière devrait plonger dans le chômage entre 39 et 59 millions de personnes dans le monde en 2008-2009, selon l’Organisation internationale du travail, et causer la mort prématurée de 200 000 à 400 000 nouveau-nés supplémentaires par an, selon la Banque mondiale. Et elle ne fait que commencer. Les économistes ont-ils une responsabilité dans cette catastrophe ? La question n’est pas déplacée : quand un pont s’effondre, on examine la responsabilité des ingénieurs qui l’ont construit. Depuis trente ans, les néolibéraux ont légitimé leurs politiques irresponsables en se réclamant de pseudo-« lois de l’économie ». Trois attitudes éthiques étaient alors possibles pour les chercheurs en économie. Certains – disons, pour provoquer le débat, les « collabos » – ont choisi de participer activement, par leurs travaux de recherche et par leur intervention dans le débat public, à la légitimation du discours néolibéral et du pouvoir de la finance. Les « neutres » (on pourrait aussi dire « planqués »…) ont poursuivi leurs travaux spécialisés dans le cadre de la science officielle, sans collaborer directement mais sans non plus s’inquiéter de l’instrumentalisation de leur discipline par les zélotes de la finance. Enfin, les « résistants » ont choisi de mener des travaux à contre-courant de l’orthodoxie.

Comment la corporation des économistes s’est-elle répartie entre ces trois catégories ? Le Monde (26 mai 2009) a eu la bonne idée de retracer la carrière des lauréats du Prix du meilleur jeune économiste et de leur demander en quoi la crise a changé leur travail. Sans prétendre que mon classement est d’une précision scientifique, sur les 14 lauréats distingués au cours des dix dernières années, 5 me semblent mériter le goudron et les plumes en qualité de « collabos ». L’un d’eux estime ainsi que « la crise actuelle ne change pas fondamentalement les centres d’intérêt d’économistes qui recherchent les causes d’une crise structurelle qui perdure depuis plus de trente ans » , et qui résulte de l’insuffisante flexibilité des marchés. Un autre regrette l’échec de « la réforme des taxis parisiens »  (!) et le « manque de confiance » entre patrons et salariés français. Un troisième, qui a publié juste avant la crise un médiocre pamphlet néolibéral ( le Grand Méchant Marché ), déclare sans honte préparer un nouvel opuscule sur « une régulation efficace, sans laquelle le marché ne peut fonctionner »…

Je décompte ensuite 7 « neutres », subdivisés eux-mêmes en deux groupes. Certains (4) persistent et signent : ainsi de cette chercheuse qui prétend lutter contre la pauvreté au Sud par une approche locale « pas à pas, problème après problème », négligeant les mécanismes macroéconomiques qui déterminent largement ces situations, et qui déclare que la crise « ne change donc pas [son] travail ». Un autre voit dans la crise l’occasion de nouveaux articles, probablement ésotériques, sur les comportements d’exportation ou le « modèle de gravité ».
À l’inverse, certains chercheurs auparavant plutôt « neutres » vis-à-vis de la financiarisation semblent ébranlés par l’ampleur du désastre : ils jugent n’avoir « pas prévu la crise faute d’une vision d’ensemble » , et que la crise exige de « rompre avec une pratique multidécennale de spécialisation à outrance » , ou conduit à « prendre conscience de l’ampleur invraisemblable atteinte par la globalisation financière ».

Les deux « résistants », enfin, se distinguent surtout par leur approche méthodologique : ils sont, parmi les économistes primés, les seuls à préférer l’analyse historique et/ou structurelle à la formalisation mathématique. Plutôt discrets sur la scène publique – ça vaut mieux pour ne pas être « fusillé » dans un milieu largement dominé par les « collabos » –, ils travaillent à contre-courant de leur profession, en fournissant à qui sait les lire des outils de compréhension critique du modèle néolibéral.

L’échantillon des « meilleurs jeunes économistes » est-il représentatif de la profession ? Probablement, même si les économistes médiatiques, les plus visibles du grand public, sont en très grande majorité « collabos ». Les « neutres ébranlés » rejoindront-ils bientôt les « résistants » pour contribuer à la critique du capitalisme financier ? On peut l’espérer. Et pourquoi pas rêver aussi du jour où certains passeront de la critique de la finance à la critique du capitalisme lui-même ? Les soubresauts de la crise globale pourraient encore nous réserver bien des surprises.

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