Compagnons de toujours

Emmaüs fête ses soixante ans cette année. L’occasion de revenir sur un parcours de solidarité
et de combats contre la pauvreté initié par l’abbé Pierre.

Laurence Texier  • 29 octobre 2009 abonné·es
Compagnons de toujours
© Emmaüs : 60 ans. Partout en France, portes ouvertes et actions, du 1er au 17 novembre.

«Mes amis, au secours ! Une femme vient de mourir gelée, cette nuit à 3 heures, sur le trottoir du boulevard Sébastopol, serrant sur elle le papier par lequel, avant-hier, on l’avait expulsée. » Le 1er février 1954, l’abbé Pierre, jusque-là inconnu du grand public, lance un appel historique sur les ondes de Radio Luxembourg. « Il nous faut pour ce soir, et au plus tard pour demain : 5 000 couvertures, 300 grandes tentes américaines, 200 poêles catalytiques », poursuit-il à l’antenne. Plus de 2 000 personnes vivent alors dans la rue par moins 20 °C, et cette femme n’est pas la première à mourir dans la solitude du bitume. Véritable onde de choc : l’intervention radiophonique de l’abbé Pierre émeut la France, les dons affluent. « L’insurrection de la bonté » est en route.
C’est en réalité en 1949, il y a tout juste soixante ans, qu’est posée la première pierre d’Emmaüs. Quand Henri Grouès – l’abbé Pierre –, ancien résistant et député de Meurthe-et-Moselle, retape une maison délabrée de Neuilly-Plaisance pour en faire une auberge de jeunesse internationale. Sa vocation sera d’ « agir pour que chaque homme, chaque société, chaque nation puissent vivre, s’affirmer et s’accomplir dans l’échange et le partage, ainsi que dans une égale dignité ». La première communauté est née. Baptisée du nom d’un village de Palestine où deux pèlerins auraient retrouvé la foi après avoir rencontré Jésus, Emmaüs est aussi le résultat d’une rencontre. Celle de l’abbé Pierre avec Georges, un ancien bagnard malade. Appelé à son chevet, l’abbé Pierre lui aurait dit : « Je ne peux pas t’aider, mais toi, tu peux m’aider à aider les autres. » Georges sera le premier compagnon, d’une longue série, puisque chaque année quelque 4 000 compagnons sont accueillis au sein des 117 communautés de France.

Emmaüs est maintenant une machine bien rodée, composée de nombreuses entités réparties en trois pôles (la branche communautaire et action sociale, la branche logement, et la branche économie solidaire et insertion). Il faudra attendre les années 1980 et l’apparition « d’une pauvreté à échelle grandissante » pour que l’association assoie réellement sa fonction d’accueil et d’hébergement des personnes sans abri. «  Après les Trente Glorieuses, tout le monde avait l’impression que les gens à la rue étaient quelques marginaux qui voulaient le rester », explique Didier Cusserne, délégué général de l’association. Emmaüs gère aujourd’hui près de 70 centres d’hébergement (d’urgence, de réinsertion, de stabilisation), organise des maraudes et ouvre des ­centres d’accueil de jour, « premiers maillons du réseau de socialisation ». Avec une volonté affichée : « Essayer de ­rendre les gens qui sont accueillis acteurs de leur devenir, en les impliquant dans différentes initiatives. »
À la notion de charité succède celle de solidarité, à l’assistance s’ajoute l’entraide communautaire. Les chiffonniers sont probablement la meilleure illustration de cette vague d’innovations insufflée par Emmaüs. Refusant la mendicité, ils se font récupérateurs de meubles, de vêtements et d’autres objets. Les communautés collectent ainsi quelque 3,1 millions de m3 de marchandises par an, recyclées et/ou revendues par des personnes jusque-là exclues du monde du travail.

« Nous sommes des gestionnaires et des contestataires de la pauvreté », considère Christophe Deltombe, actuel président d’Emmaüs France, entité coordonnant les différents pôles du mouvement. Il s’agit de combattre les conséquences de la misère et de s’attaquer aussi à leurs causes. « L’originalité d’Emmaüs est d’avoir été d’emblée sur deux champs : l’action autonome, c’est-à-dire, construire, accueillir, faire travailler, secourir ; et l’action politique, c’est-à-dire faire construire, faire accueillir, modifier les politiques de l’emploi, de l’immigration, de l’économie, du logement » , rappelait en 2005 Martin Hirsch, alors président d’Emmaüs France. Ce dernier a préféré l’action politique à l’action autonome en entrant au gouvernement comme haut-commissaire aux Solidarités actives en mai 2007. De quoi susciter les critiques. « Il y a ceux qui pensent qu’il a trahi l’idéal d’Emmaüs en entrant au gouvernement, explique Didier Cusserne, et ceux qui pensent qu’il faut saisir les opportunités pour arriver à faire changer les choses. » L’association attend de juger sur les actes, réaffirmant son rôle d’interpellation des pouvoirs publics et de la société dans son ensemble.

« Ne pas subir, toujours agir », reste le mot d’ordre d’Emmaüs à l’occasion de ce soixantième anniversaire. « Quand l’abbé Pierre disait quelque chose, ça faisait trembler la société politico-médiatique » , se souvient-on dans les rangs. Disparu en janvier 2007, le porte-parole charismatique a laissé un mouvement qui n’a rien perdu de sa force. À l’heure où 3,5 millions de personnes sont mal logées en France, Emmaüs descend toujours dans la rue. En témoignent encore ses vives critiques sur les insuffisances de la loi Dalo (Droit au logement opposable), votée en mars 2007, et sa dénonciation du manque de logements sociaux dans la capitale. ­D’autres chevaux de bataille ­de­meurent : les migrants, et l’absence de politique d’accueil en France, le surendettement, les droits des détenus, aux côtés de l’Observatoire international des prisons (OIP).
Au-delà de l’Hexagone, l’association est présente dans 41 pays portés par une idée phare : ­« En­semble on peut refaire le monde » . Mais, aujourd’hui, pour Didier Cusserne, « il est urgent que le pays affirme que la pauvreté ne relève pas d’un problème personnel mais d’un problème de société. On ne lâchera pas prise. Même après soixante ans, le combat continue ».

Société
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