François Maspero : l’homme du partage

François Maspero est mort samedi chez lui, à Paris. Né le 19 janvier 1932, il avait 83 ans.

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Libraire, puis éditeur, enfin écrivain et traducteur, François Maspero, grande figure de la gauche intellectuelle de la seconde moitié du XXe siècle, a été toute sa vie un passeur de livres et de mots, menant tous les combats nécessaires, de la lutte contre la guerre d’Algérie à la recherche d’alternatives au capitalisme, en passant par le tiers-mondisme, l’anti-stalinisme ou le féminisme.

En 2009, une exposition lui était consacrée « François Maspero et les paysages humains », qui donnait un bel aperçu de son œuvre et de son parcours.


À l’entrée de l’exposition consacrée à François Maspero, au musée de l’Imprimerie de Lyon, cette citation : « Le devoir de mémoire a ses pièges. La mémoire doit être un instrument de réflexion, pas de légitimation. Sinon, il y a détournement d’héritage. » Signé : Maspero lui-même. Le propos résonne comme un avertissement. En le plaçant en exergue de l’exposition, ses concepteurs, Alain Léger, de la librairie À plus d’un titre, et Bruno Guichard, de la Maison des passages, avec Julien Hage pour conseiller scientifique, semblent indiquer la ligne de conduite qu’ils se sont imposée. Ils l’ont excellemment respectée.

Retracer l’itinéraire de François Maspero, à l’occasion du 50e anniversaire de la création de ses éditions, comportait effectivement un risque : celui de légitimer un mythe plutôt que de rendre compte d’une réalité. Un risque d’autant plus important qu’il s’agit de la première manifestation en forme de bilan de 24 années d’activité éditoriale, de 1959 à 1982, après quoi François Maspero est devenu écrivain et traducteur. L’impatience du désir de témoigner publiquement et de dire une forme d’admiration, parce que ce désir fut longtemps contenu, est sensible dans le livre éponyme du titre de l’exposition, François Maspero et les paysages humains, qui complète celle-ci. Mais nombreux sont les contributeurs (parmi lesquels Edwy Plenel, Nils Andersson, Éric Hazan, Patrick Chamoiseau) soucieux de ne pas verser dans l’hagiographie, d’autant que les proches de Maspero savent à quel point cet exercice lui répugne.

Pour éviter l’écueil, les concepteurs de l’exposition ont opté pour une approche résolument pédagogique et historique avec une série de plusieurs panneaux, où le contexte est précisément rappelé. Ainsi, très rapidement, le visiteur est saisi par le lien d’interaction entre l’époque et les éditions Maspero. Celles-ci n’auraient pu exister telles qu’elles ont été, c’est-à-dire aussi riches, diverses et inventives, si les années 1960 et 1970 n’avaient été traversées d’autant de luttes, d’ouverture vers l’autre, de bouillonnement d’idées (ou d’idéologies, pour reprendre ce mot aujourd’hui honni), et d’espoir dans la possibilité de transformer le monde.
Les intitulés des différents panneaux sont éloquents : « Algérie », « Cuba si », « La solidarité des peuples colonisés (1955-1967) », « La longue marche des Noirs américains vers l’égalité », « Vietnam », « Palestine », « Les années 68 », et même « Amiante, 1977. Le collectif de Jussieu »…

L’un des grands axes des éditions Maspero apparaît ainsi d’emblée : publier des livres et des revues d’intervention, pour éclairer et sensibiliser le citoyen sur une situation, et permettre au militant d’intervenir, dans la société et dans le monde, en toute conscience car mieux armé. Plus encore : cette réactivité aux événements, le sentiment d’être évidemment concerné par eux et la nécessité de ne pas en rester spectateur ont décidé de l’orientation des éditions. La maison sera engagée. Très engagée.
Dans un premier temps, François Maspero avait envisagé de publier avant tout de la poésie et des livres de graphisme, comme il le dit dans l’interview filmée pour l’exposition. La guerre d’Algérie en a décidé autrement. Le goût du graphisme ne l’a cependant jamais quitté. Il suffit de regarder ses couvertures, dont la plus grande partie a été conçue par lui. Au musée de l’imprimerie, sur les 1 350 titres publiés, 300 à 400 d’entre eux ont été réunis. Ils témoignent tous du soin avec lequel ils ont été confectionnés. Pourquoi se battre pour un monde meilleur si ce monde-là ne doit pas être plus beau, c’est-à-dire plus juste, plus fraternel mais aussi esthétiquement plus harmonieux ?

Sur le panneau consacré à la guerre d’Algérie, figure la liste des titres censurés. Cette répression étatique, qui touche aussi les éditions de Minuit, est accompagnée de plasticages répétés dont la Joie de lire, la librairie que François Maspero a ouverte dans le courant des années 1950 au cœur du Quartier latin, est la cible. L’exposition montre quelques photos de la librairie, vitrine explosée. Les publications Maspero ont, il est vrai, de quoi énerver certains : elles s’évertuent à donner la parole aux colonisés eux-mêmes. Figure emblématique parmi ceux-ci : Frantz Fanon. Les éditions ont publié trois livres de lui, dont, en 1961, le fameux l es Damnés de la terre, préfacé par Sartre. Quelques lettres échangées entre l’auteur et l’éditeur sont montrées au visiteur.

Ces documents, comme tous ceux qui ont été rassemblés par Alain Léger et Bruno Guichard, portent une charge d’émotion incontestable, d’autant qu’ils sont montrés pour la toute première fois. Ainsi cette lettre d’Althusser à Henri Krasucki, alors responsable des intellectuels au PCF, exposant les raisons pour lesquelles il a trouvé plus pertinent de proposer un projet de collection (qui verra le jour) aux éditions Maspero plutôt qu’aux éditions du Parti. De nature différente, mais également passionnants, des documents d’ordre ­administratif ont été retrouvés : une liste du personnel, un organigramme, un compte rendu de réunion du directoire en 1973… Ceux-là ont le mérite de rappeler que les éditions Maspero ont aussi été une aventure collective. Autour de François Maspero, Fanchita Gonzalez Batlle, Émile Copfermann, Jean-Philippe Talbo-Bernigaud, Claude Olivier ont compté parmi ses plus proches collaborateurs. Il faudrait citer tous les autres, ainsi que les directeurs de collection (Pierre Vidal-Naquet, Yves Lacoste, Georges Haupt, Roger Gentis…) qui l’ont accompagné. Et les nombreux auteurs qui y ont publié, certains y faisant leurs premiers pas, comme Jacques Rancière, Alain ­Badiou, Étienne Balibar, Christian Baudelot, Michel Wieviorka, Claude Burgelin ou Alain Lipietz…

« Plurielles », le mot caractérise bien ce que furent ces éditions : sans obédience, indépendantes, antidogmatiques, explorant de nombreux territoires des sciences humaines et sociales, rééditant des auteurs alors « maudits » (Nizan), donnant voix à des formes littéraires dominées, à des poètes inconnus, ou ravivant la mémoire ouvrière et paysanne.
Nulle trace de nostalgie ici, à l’image d’un homme qui, après 1982 et la fin des éditions Maspero, cédées à François Gèze, qui créera les éditions La Découverte, n’a cessé de vivre au présent sans jamais renier son passé. D’autres livres ont suivi, signés par lui. L’exposition évoque ces concentrés d’émotion que sont le Temps des Italiens et la Plage noire, ces « documentaires » littéraires à hauteur d’hommes que constituent les Passagers du Roissy-Express et Balkans-Transit, ou cette autobiographie atypique et capitale, les Abeilles et la guêpe. « Lorsqu’on se retourne pour voir le chemin parcouru, écrit-il dans ce livre, on espère toujours trouver une cohérence dans une marche que, sur l’instant, on a vécue à chaque pas comme incohérente, parfois erratique, buissonnière en tout cas. Tout ce que je peux dire, c’est que j’ai eu l’envie, même velléitaire, de partager et de faire partager. » Une chance pour nous que François Maspero soit de notre temps.


François Maspero et les paysages humains, jusqu’au 15 novembre, musée de l’Imprimerie, 13, rue de la Poulaillerie, 69002 Lyon, 04 78 37 65 98.
Puis à la médiathèque André-Malraux, à Strasbourg, du 22 nov. au 8 janv., 03 88 45 10 10.
À lire : François Maspero et les paysages humains, coédité par La Fosse aux ours et À plus d’un titre, 336 p., 20 euros.

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