À visages découverts

Dans « Shirin », la caméra d’Abbas Kiarostami saisit les émotions de 108 actrices assistant à la projection d’un film d’amour romanesque.

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Palme d’or en 1997 avec le Goût de la cerise , grand prix du jury au même festival deux ans plus tard avec le Vent nous emportera , Abbas Kiarostami aurait pu transformer ces honneurs en garantie sur l’avenir. Mais, notamment depuis Close-up , tourné en 1989 et édité aujourd’hui en DVD 1, le cinéaste iranien n’aime pas ce qui est trouvé avant d’être cherché, et continue à interroger son art et ses possibilités. Shirin en témoigne à nouveau. Le principe en est simple : alors qu’est projeté dans une salle un film racontant l’histoire de la princesse Shirin – film dont on ne verra aucune image, mais dont on entend toute la bande-son en off –, la caméra de Kiarostami passe sur les visages de 108 actrices iraniennes qui assistent à la projection. Idée farfelue ? Au contraire : un rêve de cinéaste. Quel est le cinéaste, en effet, qui n’a pas tenté d’imaginer ce qui se passait sur le visage des spectateurs plongés dans l’obscurité ? Certes, mais si l’idée est séduisante, ne donne-t-elle pas un résultat frustrant, voire ennuyeux ? Rien de cela. Shirin est un film riche en histoires et en images qui se superposent, se télescopent, fourmillent dans l’esprit du spectateur. Celui-ci est extrêmement sollicité, puisque l’essentiel de ce qu’il « voit », c’est lui qui l’imagine. Mais si le cinéma d’Abbas Kiarostami est exigeant vis-à-vis de son spectateur, c’est parce qu’il lui accorde toute sa place et qu’il lui fait confiance.

Revenons aux pistes visuelles et narratives qu’ouvre Shirin . Il y a d’abord le film que toutes ces femmes regardent. La bande-son en est très expressive, celle d’un film d’amour romanesque, se déroulant dans les temps anciens, qui met en scène Shirin, reine d’Arménie, femme libre, amoureuse de deux hommes de conditions très dissemblables : le roi sassanide Khosrow et l’artisan Farhad. Ses spectatrices passent par autant de sentiments que peut susciter une telle épopée : l’identification à cette femme du passé, le dégoût du sang versé, l’exaltation provoquée par les élans du cœur, les pleurs devant la mort des amants… Les visages des spectatrices s’éclairent, s’assombrissent, les yeux se détournent, s’humidifient, les sourires s’épanouissent… En même temps que nous pouvons imaginer le film qu’elles regardent, ces femmes nous renvoient à notre propre condition de spectateur, à ce qui s’exprime sur nous-mêmes mais que personne ne voit jamais, et finalement à cette vie secrète, clandestine, farouchement libre qui est celle du cinéphile.

Ce n’est pas tout. Si en eux-mêmes ces visages – parmi lesquels s’est immiscé celui d’une Française, Juliette Binoche – offrent un spectacle à contempler, parce que ces femmes sont belles, émues, captivées, ils sont aussi mystérieux, sinon impénétrables. Le spectateur de Shirin se met dès lors à y déceler le moindre indice – une expression, un regard… – permettant d’imaginer l’existence de chacune de ces femmes comédiennes dans l’Iran d’aujourd’hui, et dans le cinéma ou le théâtre de ce pays. C’est toute une société, qui dès lors prend vie. ­Shirin , ou comment le peuple des femmes sort de ­l’ombre dans une salle obscure.


  1. Docu-fiction avant l’heure sur le système judiciaire iranien. Éditions Montparnasse, 2 DVD. 


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